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Le sentiment du dessin, divines esquisses

Longtemps boudé par la critique et tenu éloigné des cimaises des musées, le dessin a souffert pendant des siècles d’un gros complexe d’infériorité. Étape préparatoire avant le grand œuvre ou, au mieux, fantaisie valant pour elle-même, mais dans un registre trivial, le dessin, qui s’orthographiait d’ailleurs « dessein » jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, n’était jamais vraiment conçu que comme un brouillon. Loin de cette vision utilitaire, la nouvelle exposition du Musée d’art contemporain de Marseille a pris le parti de nous présenter des œuvres variées, couvrant une période qui va du XVIe au XXIe siècle, et de remettre à l’honneur cette forme graphique épurée et subtile, qui nous transporte au plus près du geste créateur.

Le dessin sous toutes ses formes

Pour cette exposition de rentrée, après avoir rouvert ses portes au printemps dernier, le [mac] fait fort avec un thème que l’on pourrait croire anecdotique, mais qui affiche dans son carnet de bal des noms propres à faire tourner la tête aux amateurs de beaux-arts les plus pointus comme aux novices : Rembrandt, Goya, Daumier, Puvis de Chavannes, François Boucher, Pontormo ou encore Watteau, pour le figuratif passé à la postérité, mais aussi Giuseppe Penone, Marlene Dumas, Gabriel Orozco et Laure Garcin, dans un registre contemporain, aux frontières du non-figuratif et de l’abstraction. Les commissaires de l’exposition (Chiara Parisi, Gérard Traquandi et Jean de Loisy) sont allés fouiller, chercheurs de trésors, dans les collections de trois cabinets graphiques de renommée internationale, pour mettre au jour des pépites qui multiplient les techniques : hachures, couleurs, aplats, jeux d’encre et de lavis… c’est le dessin dans toute sa diversité qui s’offre au regard du spectateur.

Pot-pourri baroque

L’ensemble, baroque, est pour le moins hétéroclite. Sans cheminement chronologique ou fil conducteur apparent, l’exposition nous met d’emblée dans une posture active, créant entre les œuvres des rencontres, des confrontations et des compagnonnages artistiques inattendus dont nous sommes invités à percer les secrets, au rythme d’une déambulation erratique qui laisse toute sa place à la surprise. À vrai dire, la scénographie et la sélection des œuvres doivent beaucoup à la sensibilité et aux penchants artistiques des trois commissaires, qui s’adonnent à un curieux jeu de cadavre exquis. On n’est pas étonné, au regard de son œuvre, qui fait de la nature un thème central, de trouver du Penone dans la sélection de Traquandi ; de la même manière, Chiara Parisi, qui s’intéresse beaucoup aux représentations du corps, a choisi de nous présenter le travail de la plasticienne néerlandaise Marlene Dumas, célèbre pour son mélange de formes humaines et de figures géométriques, de barres rectangulaires, qui, posées sur une poitrine, un pubis, exposent, dans un expressionnisme propre au dessin, tout de la « frustration » de l’artiste « face aux limitations de l’art et de la vie » (The politics of geometry versus the geography of politics).

Photo de gauche : Jean Antoine Constanti, Paysage au rocher, © Ville de Marseille
Photo de droite : Marlene Dumas, The Politics of Geometry versus the Geography of Politics, © Frac Picardie Hauts-de France

Substantifique moelle

Et c’est peut-être là que se situe le génie de l’exposition. On conçoit, évidemment, que les œuvres contemporaines, accompagnant le changement de paradigme de la philosophie même des arts graphiques, voulant que l’intérêt d’une œuvre repose autant sur son exécution que sur la démarche artistique et le discours de son créateur, apparaissent d’emblée politiques. Le paysage de Mathieu Klebeye Abonnenc n’est pas qu’un motif végétal, c’est un Paysage de traite, et c’est bien l’ancienne prison de Béziers que Nicolas Daubanes fixe à l’aérographe, dans un jeu d’ombres saisissant. Mais ces ombres rappellent celles de la saynète de Daumier (Scène de prison). Et que penser des Trois hommes nus, tout ce qu’il y a de plus Renaissance mais profondément dissidents et érotiques, de Jean Salviati ? À la marge des grandes commandes d’État, on comprend que le dessin a, en fin de compte, toujours été le lieu privilégié d’une expression artistique sans corset, son anticonformisme fût-il formel, thématique ou politique. Son dépouillement intrinsèque, nous rappelle le [mac], lui permet, sans lourdeur, avec la grâce d’un coup de crayon ou de fusain, d’aller directement au cœur de son sujet, l’œuvre nous faisant alors l’effet d’une révélation.

Était-ce là le « dessein » des commissaires d’exposition ? Une chose est certaine, preuve est faite que, loin de n’être que des ébauches, les dessins, qu’ils soient préparatoires ou parachevés, valent le coup d’œil. Notre regard contemporain, éduqué et diachronique, est capable, plus que jamais, de les apprécier pour eux-mêmes. Après tout, on écoute aussi bien, et avec la même délectation, les études de Chopin que ses concertos !

© Mathieu Klebeye Abonenc, Paysage de traite, 2004, © Ville de Marseille/Claude Almodovar, Michel Vialle

[MAC] MUSÉE D’ART CONTEMPORAIN
JUSQU’AU 19 NOVEMBRE 2023
69 avenue d’Haïfa, Marseille 8e
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Photo en Une : Simone Stoll, Softbodies-extra, Forme circulaire d’aspect duveteux, partagée en deux, 2006, ©Droits réservés, © Ville de Marseille/Claude Almodovar, Michel Vialle