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Gérard Traquandi, Exposition « ICI LÀ »

Jusqu’au 26 septembre 2021 Musée Cantini

En peinture, dès qu’on quitte le figuratif strict, on prend toujours le risque de basculer dans l’art du commentaire et du plaisir intellectuel, donnant de fait la préséance au discours de l’artiste plutôt qu’à son œuvre elle-même. Et cette satisfaction des méninges se fait souvent au détri- ment de la spontanéité de l’émotion esthétique. Rares sont les plasticiens capables de se maintenir sur une ligne de crête, Gérard Traquandi en fait partie. À dire vrai, on de- vrait presque se contenter de vous inviter à vous rendre d’urgence au musée Cantini, pour profiter de son exposi- tion « Ici là », mais comme un spectateur averti en vaut deux, voici quelques clefs de lecture qui, on l’espère, vous donneront envie de vous confronter in situ à la saisissante réalité des toiles du maître.

« J’aimerais qu’on voie mes tableaux comme on regarde un arbre »

Gérard Traquandi

La chose la plus intelligente à faire en laçant ses chaussures avant de prendre la route pour le musée, c’est de se persuader qu’on est parti pour une balade en forêt. Sur place, en guise d’avant-propos, le spectateur emprunte une longue galerie aux murs couverts de dessins d’arbres et d’aquarelles tout ce qu’il y a de plus figuratif. Ces travaux correspondent au travail préparatoire du peintre, qui nous confie d’ailleurs avec malice n’être contemplatif qu’avec « un crayon à la main » : « Je dessine pour regarder, je ne regarde pas pour dessiner. » De la même manière que ces modestes croquis d’observation (presque naïfs parfois) précèdent pour le peintre le travail en atelier, ils offrent au public une mise en jambe introductive avant d’ouvrir ses perspectives sur les grandes œuvres non- figuratives aux motifs naturels (buissons, arbres, baie ouverte sur la mer ou sur les nuages…) accrochées dans la première grande salle et à l’étage*. Le spectateur change d’espace mental en même temps que d’espace physique et c’est toute son expérience qui s’en trouve bouleversée. Il réalise soudainement qu’il est passé de la lisière au cœur profond de la forêt, mais c’est surtout son regard qui change, en même temps que celui de l’artiste passé du carnet à la toile. Il s’agit de retrouver, sans l’avoir sous les yeux, la sensation de la nature. Les tableaux, souvent monumentaux, se succèdent, jouant de contrastes et d’effets de lumière, selon une partition voulue par Gérard Traquandi, qui a pour l’occasion réuni plus d’une centaine d’œuvres, pour la plupart récentes. Ses verts amande et ses jaunes citron rivalisent de luminosité, quand ses dégradés de nacre nous font balayer d’un revers de main l’idée selon laquelle le blanc ne serait pas une couleur. En peinture, « le sujet, c’est la lumière et le moyen, c’est la couleur », tranche l’artiste.

« Mes couleurs, elles sont sur le tableau, mais moi, je ne suis pas là »

Gérard Traquandi

Loin des circonlocutions savantes et théoriques, la grande force de GérardTraquandi, c’est de concevoir sa peinture comme un éloge de la matière. Bien entendu, le choix des pigments (qu’il se procure dans l’atelier d’un artisan bourguignon d’excellence, Couleurs Leroux) et le travail d’harmonisation des couleurs sont deux points centraux de son travail, mais ce qu’il y a de plus intéressant et de plus novateur dans sa démarche, c’est la technique « d’impression » qu’il a mise au point. Plutôt que de peindre directement sur sa toile finale, Gérard Traquandi a recours à une méthode qui s’inspire des techniques de l’imprimerie. Comme dans une presse, il place ses couleurs sur une surface qu’il imprime ensuite sur sa toile, y laissant une empreinte pure, soumise aux aléas de la matière et surtout… débarrassée du geste de l’artiste. Outre que c’est prendre au pied de la lettre la métaphore de « l’impression » comme sensation fuyante que le plasticien tente de fixer, ce qui en soi est déjà brillant, le procédé a ceci de remarquable qu’il prend le contre-pied absolu du culte de la « touche » du peintre. Gérard Traquandi, parfaitement cohérent avec son idée selon laquelle « une peinture est une réduction, presque au sens culinaire du terme », parce que « c’est dans le mLoins que tout se joue », trouve ainsi sa manière au moment précis où il s’efface.

Les dernières salles de l’exposition viennent boucler la boucle. Elles présentent des œuvres plus anciennes (début des années 2010), dont trois toiles de la série Sils Maria, qui évoquent des motifs naturels (touffes d’herbe, mottes de terre) qui réapparaissent tous les ans sur les pentes alpines au moment de la fonte de la neige. C’est l’empreinte, toujours, le motif qui rappelle l’absent et convoque la sensibilité du spectateur, invité à recréer une sensation insaisissable. La promenade en forêt se clôt sur deux imposants résinotypes (photographies obtenues à partir d’un procédé ancien) figurant des arbres (La Grotte Rolland, 1992 et Les Mesnuls, 2005), qui ramènent le spectateur dans l’univers figuratif qu’il avait quitté. Comme Alice revenue de l’autre côté du miroir, il quitte l’univers parallèle dans lequel le peintre l’a invité l’espace d’un instant, en équilibre sur un fil entre figuratif et non-figuratif, dans cet espace sacré où coexistent harmonieusement les contraires.

*la scénographie peut varier selon le moment où vous visiterez l’exposition