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Josette BAÏZ, ” J’ai toujours pensé que l’enfant était un créateur “

À l’occasion de la création d’Antipodes au Grand Théâtre de Provence, on a voulu retracer la carrière d’une grande dame de la danse, qui se nourrit depuis plus de quarante ans de l’énergie du Sud. Avec son groupe et sa compagnie Grenade, cet héliotrope chorégraphique suit la course du soleil en piochant ses inspirations partout où le talent brille, sans s’encombrer des conventions. Il faut dire que Josette Baïz a une botte secrète : elle trouve dans son travail avec les jeunes une simplicité et un élan qui lui permettent d’aller, sans complexe, toujours plus loin.

ToutMa : Danseuse, chorégraphe, pédagogue, créatrice de compagnies… Comment gérez-vous toutes ces fonctions ?
Josette Baïz : J’ai l’impression de vivre quatre vies en même temps ! Néanmoins, danseuse, c’était surtout au début. Depuis, je me suis vraiment focalisée sur la transmission et la création. Évidemment, je danse tout le temps, dans mes cours, mes workshops, quand je dirige les danseurs… mais ça n’est pas ma priorité. Ce que j’aime, c’est monter des pièces chorégraphiques avec beaucoup de monde.

TM : Comment vous est venu le goût de l’écriture chorégraphique ?
JB : J’ai passé le concours de Bagnolet en 1982. On s’était lancé ce défi avec des amis, non pas « pour s’amuser », mais disons pour se tester, comme ça. Et il se trouve qu’on a gagné tous les prix. Alors il a fallu monter une compagnie, même si on était jeunes et pas forcément prêts. Ça a donné la Place Blanche, qui a bien tourné ! Mais j’étais déjà un peu à part dans le milieu de la danse contemporaine, parce que dans mes spectacles, j’intégrais des enfants, des comédiens, des musiciens… ça donnait des choses un peu hétéroclites.

TM : Dans les années 1980 ça devait paraître très expérimental !
JB : À l’époque oui, encore qu’il y avait des gens qui faisaient déjà des choses remarquables comme Régine Chopinot ou Philippe Decouflé. Mais, même eux, en règle générale, travaillaient avec des adultes. De mon côté, j’ai tout de suite intégré les enfants, parce que j’ai avec eux un rapport assez incroyable et que j’ai toujours pensé que l’enfant était un vrai créateur. Créateur de sa personnalité, de son mouvement. Ce qu’on a prouvé petit à petit ; notamment en 1989, quand le ministère m’a envoyée dans une école des quartiers nord de Marseille pour faire une opération avec le cinéaste Luc Riolon. En arrivant là-bas, j’ai eu un choc, parce que le monde entier était présent dans la cour de récréation. Ça m’a vraiment interpellée, je me suis dit qu’on avait là une humanité assez formidable qui ne demandait qu’à ce que l’on crée quelque chose ensemble.

TM : En arrivant dans les quartiers nord, avec la danse contemporaine pour seul bagage, vous deviez passer pour une révolutionnaire.
JB : En fait, le rapport s’est posé naturellement parce que je ne suis pas arrivée avec une posture d’enseignante. Je me suis toujours positionnée comme quelqu’un qui mélange son savoir avec celui des autres. À l’époque, je n’ai pas prémédité tout ce qui allait se produire, je me disais simplement que la danse orientale, c’était beau ; je voyais les gamins faire du hip-hop et j’avais envie de m’en inspirer. Alors on a métissé toutes nos danses. C’était du 50/50 : « OK, je t’apprends ma danse contemporaine, mais toi aussi tu vas m’apprendre ce que tu sais. » Alors, en arrivant, on était un peu des ovnis, mais très vite les enfants se sont dit : « Elle est comme moi, en fait, on est du même monde. » On était, et on est toujours, sur un pied d’égalité.

TM : Comment l’idée de travailler avec des enfants s’est-elle imposée à vous ?
JB : Adolescente, j’étais animatrice, donc j’ai toujours travaillé avec des enfants. Je n’ai commencé la danse que très tard, à 21 ans, c’est pour ça que je me sens très en phase avec les enfants des quartiers, parce qu’ils dansent tout seuls, ce qui était aussi mon cas. Alors en 1978, Odile Duboc, qui m’a formée de A à Z, m’a proposé de m’occuper du cours des enfants de son atelier d’Aix-en-Provence. J’ai été sollicitée par d’autres structures, notamment dans un centre social. Et là, à mon premier cours, j’ai vu rentrer parmi les enfants une petite fille, Jeanne Vallauri. On avait l’impression de se connaître depuis toujours. On était en phase, pendant des années on a fait des duos. C’est là que j’ai eu mon déclic. Non seulement on pouvait donner des cours à des enfants, mais on pouvait aussi écrire pour eux.

Photo de gauche : Antipodes © Yvon Alain, Photo de droite : La Vie Fantastique © Leo Ballani

TM : On n’écrit pas pareil pour des enfants et des adultes ?
JB : Les enfants sont plus directs, ils ont moins le filtre de la pensée. Un adulte intellectualise, pèse, juge. L’enfant, il y va, et si ça ne lui plaît pas, il le dit. En 2003, Jean-Claude Gallotta voulait faire un spectacle qui s’appelait Trois Générations, dans lequel il demandait à des enfants et à des seniors de faire la même chorégraphie que sa propre compagnie. Il m’a demandé de m’occuper des enfants. Je me suis attachée à leur faire danser la même chorégraphie qu’aux adultes. À quelques détails près : quand un adulte fait quatre tours pirouettes, ça arrive de n’en demander que deux ou trois à un enfant, mais c’est tout. Le spectacle a très bien fonctionné, en France et à l’étranger. On a fait Ulysse aussi, avec des petits. On était les seuls à faire ça, d’autres chorégraphes se sont pris au jeu et ça a été une surenchère, on a même travaillé à l’international, avec Hofesh Shechter, Wayne McGregor, Lucy Guerin… Pendant trente ans on est allé d’un bout du monde à l’autre, c’était insensé et imprévisible !

TM : Et vous avez suivi le mouvement, comme une enfant qui s’amuse.
JB : Exactement ! Malgré mon grand âge, j’ai gardé cette dynamique-là !

TM : Les enfants du groupe Grenade continuent à danser une fois adultes ?
JB : Quand leur niveau technique le leur permet, qu’ils sont polyvalents et qu’ils en ont envie, les enfants intègrent la compagnie professionnelle de Grenade. Certains continuent aussi ailleurs parce que nos collaborations avec les plus grands chorégraphes leur ont ouvert des portes. J’ai un élève que j’ai formé à 16 ans et qui est entré à la Batsheva !

TM : Et maintenant ?
JB : En ce moment on tourne Demain, c’est loin ! avec notamment un extrait de Room With a View avec La Horde et les enfants. Et puis, nouveau défi pour 2024, on prépare un spectacle énorme pour l’Olympiade culturelle Paris 2024 avec la Philharmonie de Paris et les orchestres DEMOS (Marseille, Plaine commune et national). En novembre, il y a aussi Antipodes au Grand Théâtre de Provence, avec la compagnie adulte. Encore un challenge fou parce qu’on monte The Roots, de Kader Attou, une pièce phare du milieu hip-hop, associée à une pièce contemporaine d’Iván Pérez, mais aussi à une pièce plus théâtrale de Claire Laureau et Nicolas Chaigneau, et enfin à une création sur le genre de Maxime Bordessoules et Rémy Rodriguez. Le dénominateur commun de ces chorégraphies, c’est le défi, un métissage de cultures dans toute sa splendeur : comment on passe d’une énergie à l’autre. On montre au public un panorama de la danse dans toute sa largesse ! Mais ce dont je rêve, c’est de créer un pôle international chorégraphique pour la jeunesse, pour qu’on puisse continuer à faire ce travail qu’on a mis trente ans à mettre en place et qui est unique.

Antipodes © Leo Ballani

ANTIPODES AU GRAND THÉÂTRE DE PROVENCE
380 avenue Max Juvénal, Aix-en-Provence
Les 6 et 7 novembre 2023
www.josette-baiz.com

Photo en Une : © Philippe Biolatto