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Robin Renucci, le renouveau du grand théâtre populaire

Succédant à Macha Makeïeff, qui a indiscutablement incarné tout un pan du théâtre marseillais pendant onze ans, Robin Renucci a pris la direction de La Criée au printemps 2022. Animé par un amour profond des textes et un indéfectible sens du service public, qu’il garde précieusement chevillé au cœur, le comédien et metteur en scène revient avec nous sur son parcours, sa philosophie et ses premiers succès phocéens. Rencontre avec un homme de théâtre passionné et passionnant, qui compte bien renouer avec la dimension politique, mais pas politicienne, du grand théâtre populaire. Un retour à l’essence de l’art théâtral, viatique à l’intelligence et à la joie.

ToutMa : Le grand public vous connaît en tant que comédien. Un comédien que l’on est aussi susceptible de voir chez des grands cinéastes français (Diane Kurys, Claude Chabrol…) qu’à la télévision, ignorant souvent que vous êtes aussi acteur de théâtre et metteur en scène. Comment gérez-vous ce mélange des genres ?
Robin Renucci : J’ai commencé par le théâtre, tout jeune, mais j’ai aussi joué très vite au cinéma et à la télévision. Pour moi, le théâtre est important parce qu’il est le lien réel avec le public. J’entends par là que l’œuvre se passe au moment où le public reçoit quelque chose, en direct, et ça, c’est irremplaçable : il n’y a pas de différé. Le baromètre de mon travail, c’est donc le métier de comédien. Mais quand on est comédien, pour mieux comprendre l’acte d’autorité de l’auteur, il arrive qu’on décide de mettre en scène. Je suis devenu metteur en scène dans une configuration particulière, celle du théâtre public, avec une mission de service public que j’affectionne particulièrement, parce qu’au fond, elle est politique : il s’agit de relier les gens et les œuvres.

TM : L’évolution de votre carrière comme directeur de théâtre, c’est plutôt un aboutissement ou une énième casquette ?
RR : Plus qu’un aboutissement, je dirais que c’est un accomplissement ! J’appartiens à une génération qui s’est beaucoup intéressée au théâtre populaire, dans la lignée de l’action de Jean Vilar et de Charles Dullin, un théâtre dont l’ambition était de démocratiser l’acte artistique. J’en ai bénéficié moi-même, étant un jeune homme provincial très éloigné du champ culturel au départ.

TM : Justement, vous semblez définir le théâtre comme le lieu d’éducation populaire par excellence. Qu’est-ce que le théâtre a que les autres arts n’ont pas ?
RR : C’est un geste artistique qui demande la présence du public. C’est un sujet que j’explore depuis mes débuts et auquel je suis très sensible. C’est pour ça que c’est un accomplissement pour moi, aujourd’hui, de diriger La Criée, qui est un des plus grands théâtres de France, une grande scène dramatique nationale. Et faire ça dans une ville comme Marseille, où il y a une attirance pour la question politique et un brassage social et ethnique énorme, c’est extraordinaire. Être directeur de théâtre dans une ville monde !

TM : Ça représente un défi particulier de s’ancrer à Marseille après avoir proposé un théâtre itinérant avec les Tréteaux de France ?
RR : Avec les Tréteaux de France on rencontre des publics de régions différentes tous les jours, il y a un intérêt à découvrir les singularités de chaque territoire. Mais avec une ville comme Marseille, il y a tellement de populations, d’origines différentes, d’arrivées et de départs, qu’on a déjà une grande richesse là où on est.

TM : Quelle est votre ambition pour le théâtre de La Criée ?
RR : Élargir les publics, élargir le cadre des abonnés, éviter l’entre-soi. Je veux penser à celles et ceux qui ne sont jamais allés au théâtre, notamment à la jeunesse, aux jeunesses, à vrai dire, parce qu’on n’est pas le même à 10 ans, à 15 ans et à 20 ans. Je veux remercier les habitués, qui constituent notre noyau de fidèles, mais je veux aller chercher les gens qui ne vont pas au théâtre, ce sont eux que j’ai particulièrement envie de rencontrer. Créer la désirabilité du théâtre, c’est encore politique, ça commence par l’éducation.

TM : Vous avez une certaine prédilection pour les grands textes. Comment fait-on pour adapter Racine ou Aristophane au XXIe siècle ?
RR : Dans l’un et l’autre cas, ce n’est pas tout à fait pareil. Pour Racine on s’intéresse beaucoup à la langue, à l’alexandrin, à la métrique, à la phonétique, à la syntaxe. C’est un gros travail sur le langage et sa modernisation, mais pas à travers la transformation de l’alexandrin, à travers le renforcement de cette digue que forme l’alexandrin pour parler à l’oreille d’aujourd’hui. Quant à Aristophane, ses œuvres ont 2 600 ans, ce ne sont plus du tout les mêmes paramètres. La Paix, c’est une comédie bouffonne, farcesque et ça peut étonner le public qui n’a plus l’habitude de la grande farce satirique, qui plus est scatologique. Les gens ont oublié l’héritage de Rabelais, la vertu du très bas pour parler du très élevé, de l’immanent pour parler du transcendant. Avec Aristophane, il s’agit d’aller chez les dieux sur une machine à merde (parce que fondamentalement c’est ça). C’est tout à fait déstabilisant. Mais ça dit quoi ? Que les dieux sont partis parce que les humains sont trop bêtes. Parce qu’ils font la guerre, ils n’ont plus le temps de leur faire des présents, alors les dieux décident de les abandonner. C’est un peu la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui, ce sentiment qu’il n’y a plus de sens, qu’on ne sait plus où on va. Je me rends compte qu’il y a des gens qui regardent les actualités télévisées, des images de guerre qui sont monstrueuses, qui présentent un véritable merdier, mais qui ont du mal à ce qu’on dise le mot « merde » sur un plateau de théâtre. Aristophane, c’est le premier à placer l’humain au cœur de ce qu’il est, c’est-à-dire un animal qui produit des déchets.

TM : C’est la dimension cathartique et sociale du théâtre, qui fonctionne comme une purge, que vous cherchez à retrouver en faisant appel à ce genre d’auteur ?
RR : Très exactement ! Bien sûr, on fait rire, mais c’est une façon aussi de dire que la guerre est une vraie saloperie. On doit purger nos maux et nos mots pour arriver à toucher quelque chose d’humain, de transcendant, de sublimatoire et nous réjouir du désir de paix. Et il y a une énigme chez Aristophane, c’est que Polémos, le dieu de la guerre, a enterré la vaisselle des dieux, il a enfermé les outils de la convivence, du banquet. Si on mangeait coude à coude, peut-être qu’on ne se battrait pas ! Le convivialisme est politique !

TM : C’est dans cet esprit-là que vous avez décidé de coproduire À la paix avec le Centre dramatique des villages du Haut Vaucluse ?
RR : Oui ! Son directeur, Frédéric Richaud, travaille sur la même réflexion. On fait du made in Provence. Je voulais prendre ce risque de faire une pièce phocéenne à Marseille avec Serge Valetti (qui est un auteur marseillais). Ce sont des signes que j’envoie aux Marseillais pour qu’on travaille ensemble, parce qu’on ne peut faire ça qu’ensemble. Proposer un théâtre populaire qui doit rassembler, unir, qui ne soit pas cher et qui doit permettre d’élever la pensée tout autant que divertir… mon premier geste marseillais, il est là !

TM : Que comptez-vous faire pour la saison à venir ?
RR : Tout en gardant l’idée du théâtre populaire, j’irai peut-être du côté de Brecht parce qu’aujourd’hui, retrouver les valeurs très fortes d’un théâtre en temps de crise peut nous aider à créer une distance nécessaire. Tout en donnant de la joie. Créer de la pensée par la joie et par la trivialité, c’est quelque chose qui touche les gens. Et les jeunes, encore une fois, ne s’y trompent pas.

Photo de gauche : © Jean-Claude Carbonne, Gravité, d’Angelin Preljocaj, du 13 au 16 février 2024
Photo du milieu : © Simon Gosselin, Le Petit Chaperon rouge, du collectif Das Plateau, du 14 au 16 mars 2024
Photo de droite : © Karine Letellier, Du bonheur de donner, de Bertolt Brecht, avec Ariane Ascaride et David Venitucci du 21 au 23 mars 2024

Toute la programmation sur : theatre-lacriee.com

Photo en Une : Portrait Robin Renucci, © Jean-Christpophe Bardot