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Alice CASADO, suturer la genèse avec des mots

Publié en mai dernier aux éditions Stock, Sois la bienvenue est le premier roman d’Alice Casado. Retraçant l’histoire de ses aïeules, dont celle de sa grand-mère, fille unique et illégitime du poète René Char, et d’une arrière-grand-mère, pupille de l’État, l’autrice tente d’y réparer les blessures intergénérationnelles qui s’accumulent dans les plis et les replis des tranches de vie familiales.

ToutMa : Comme René Char, tu as grandi en Provence… Quelles sont tes passions ?

Alice Casado : J’ai grandi à Istres, au bord de l’étang de Berre, à mi-chemin entre Arles et Marseille. J’ai fait mes études à Aix-en-Provence, à l’Institut d’études politiques puis en management culturel, avant de décrocher mon premier emploi à Marseille, au Mucem. Je partage mon temps entre Paris et la Provence. Ce que j’aime par-dessus tout, et sans grande originalité, c’est voyager ou dévorer un bon bouquin. Écrire m’a plu aussi, bien sûr. Construire ce récit familial, fouiller et faire parler les archives. J’ai trouvé cela passionnant.


TM : Quand as-tu commencé à te pencher véritablement sur cette histoire familiale ?

AC : L’histoire, je la connaissais depuis toujours, mais la bascule s’est opérée quand j’avais 21 ans. J’ai effectué cette recherche d’ADN aux États-Unis, à partir de timbres-poste, et prouvé la filiation de ma grand-mère avec le poète René Char. Puis ce fut l’engrenage. Le mémoire sur le musée René Char à L’Isle-sur-la-Sorgue dans le cadre de mes études à l’IEP d’Aix, les rencontres, nombreuses, avec des proches de René Char, la découverte de lettres où il évoquait, à demi-mot, cette paternité, puis le livre, comme une évidence. J’ai tiré le fil. Il était au bout. La vie « zolesque » de mon arrière-grand-mère, ma relation avec ma grand-mère, cette filiation illégitime avec un grand poète… tout cela était hautement romanesque. Lorsque d’autres personnes ont proposé de s’en emparer pour écrire un livre, j’ai eu un déclic. C’était tout simplement à moi de raconter cette histoire.


TM : Le livre présente une ascension sociale au fil des générations. Penses-tu que ta grand-mère ait conscience de cela, en est-elle fière ?

AC : Évidemment elle est très fière, et de toute sa descendance. Elle le répète sans arrêt à qui veut l’entendre. Ma grand-mère a quitté l’école à 12 ans pour expédier des fruits et légumes. Et quand on pense à mon arrière-grand-mère qui est devenue bergère à 7 ans puis domestique, on comprend que ce qui a permis cette ascension sociale, c’est l’instruction. Au-delà de ça, l’évolution de la condition de la femme est frappante dans mon livre. Son émancipation, en l’espace de quatre générations. De mon arrière-grand-mère, pupille de l’Assistance publique, soumise à un Inspecteur puis à un époux, réduite au silence, accusée par l’administration française de porter en elle les gènes du mensonge et du vice, jusqu’à moi évoluant dans cet espace de liberté où je peux prendre la parole et réparer.

TM : Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans ton projet ?

AC : Je crois que c’est l’écriture. Je veux dire cette discipline que l’on doit s’imposer à soi-même. Il faut se faire violence pour ne pas lâcher le rythme. J’avais adressé une première version du manuscrit à une quinzaine d’éditeurs et j’ai reçu de nombreuses lettres de refus. Mais j’ai eu la chance de recevoir un formidable coup de pouce. Un ami a fait parvenir mon manuscrit à Manuel Carcassonne, le directeur des Éditions Stock. Il m’a reçue, interrogée, remotivée. Il m’a fait la liste de tout ce qui manquait et il a conclu : « Est-ce que vous vous en sentez capable ? Parce qu’il y a du travail. » Je n’ai pas hésité une seule seconde. Il m’a renvoyée au travail pour neuf mois.

TM : Dirais-tu que ta grand-mère est plus apaisée depuis la publication du livre ?

AC : Peut-être, oui, même si j’ai accepté l’idée qu’elle n’en guérira véritablement jamais. Le livre lui a apporté une certaine légitimité, à défaut d’une reconnaissance officielle. Cette filiation, son existence ne peuvent plus être niées. Notre histoire est formidablement bien accueillie.

TM : Te sens-tu proche du travail et des poèmes de René Char ?

AC : Je ne suis pas une spécialiste de Char. Certains poèmes restent encore pour moi difficiles d’accès mais d’autres sont limpides, d’une beauté éclatante. Pas besoin d’étude de texte. Ils parlent de fraternité, de liberté, d’amour, des hommes et de la nature. Il y a chez René Char un fort attachement à la Provence. Son identité, enracinée dans la terre de Vaucluse, constitue la trame de son être et de sa vie. En ce sens, oui, je pense avoir ce même fort attachement à mes origines, à mon ancrage. Il y a ce moment dans le TGV, entre Montélimar et Orange, où tout à coup, tu es inondée de cette lumière, du ciel à la roche calcaire. Le paysage que je trouvais jusque-là monotone devient presque royal. Je regarde le mont Ventoux au loin. Je me sens rentrée à la maison