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SUFFRAGETTE CITY ! Marseille, ville d’affranchies

D’aucuns auront entendu dire qu’au sud de la Loire, action et réflexion se conjuguent souvent au masculin. Encore une galéjade, imputable sans nul doute à quelques jaloux. En ce qui concerne Marseille, rien n’est plus faux : l’histoire de la ville est jalonnée de figures en jupon (ou en pantalon), ayant à cœur de défendre leurs droits ou, tout simplement, de vivre libres et selon leur bon vouloir. Retour sur ces affranchies qui ont fait avancer la ville et le monde !

Commençons par la plus pionnière d’entre elles, George Sand, qui porta le pantalon et fuma le cigare pour bien signifier son indépendance à une époque où les femmes ne se montraient qu’en crinoline. Elle passa à Marseille en 1833, en compagnie d’Alfred de Musset, sur la route de Venise, et en 1855, cette fois avec le graveur Alexandre Manceau, sur la route de Rome. Mais c’est en 1839 qu’elle y séjourna de façon prolongée, avec Frédéric Chopin, gravement malade. Plusieurs plaques et bornes commémoratives attestent du séjour de l’écrivaine et du compositeur, qui reprit des forces grâce au climat. « Dieu merci, à peine a-t-il senti l’air sec de la Provence qu’il s’est mis à ressusciter à vue d’œil, et le voilà tout à fait bien, […] redevenant gai comme un petit pinson quand le mistrrrrrâl (vous savez comme on prononce à Marrrrrrrseille) ne souffle pas », écrivit-elle à Pierre Bocage, un de ses anciens amants devenu son ami (moderne, on vous dit). À Marseille, elle dut cependant se défendre contre les harceleurs : personnalité médiatique et femme libre « scandaleuse », elle affronta les attaques perfides de la presse, tout en continuant à écrire et sans jamais se départir de sa bonne humeur, comme en témoigne la correspondance qu’elle entretint alors avec ses relations parisiennes.

À la même époque, une autre icône féministe passait à Marseille dans le cadre d’un tour de France politique marqué par l’étude des « petites gens », et notamment des femmes, Flora Tristan. Cette dernière eut une destinée pour le moins surprenante : fille illégitime d’un Péruvien, elle partit au Pérou pour se faire reconnaître de sa famille paternelle, vécut à Londres, épousa un homme violent dont elle divorça après qu’il eut tenté de l’assassiner, milita ensuite pour le rétablissement du droit au divorce, et usa jusqu’à ses dernières forces pour dénoncer la misère ouvrière. Elle proposa d’ailleurs aux ouvriers marseillais d’ouvrir une antenne de son Cercle de l’union ouvrière. « Je les ai trouvés dans un enthou- siasme extraordinaire ! » écrivit-elle en août 1844.

Quelques décennies plus tard, c’est la liberté que découvrit Simone de Beauvoir, jeune professeure de philosophie fraîchement agrégée, lorsqu’elle débarqua du train Paris-Marseille au début des années 1930. « J’avais laissé ma valise à la consigne et je m’immobilisai en haut du grand escalier. « Marseille », me dis-je. Sous le ciel bleu, des tuiles ensoleillées, des trous d’ombre, des pla- tanes couleur d’automne ; au loin des collines et le bleu de la mer ; une rumeur montait de la ville avec une odeur d’herbes brûlées et des gens allaient, venaient au creux des rues noires. Marseille », écri- vit-elle dans La Force de l’âge. Sa rencontre avec la ville a tout de l’histoire d’amour : « J’allai cher- cher ma valise, et je la déposai au Restaurant de l’Amirauté. Deux heures plus tard, j’avais rendu visite à la directrice du lycée, mon emploi du temps était fixé ; sans connaître Marseille, déjà j’y habitais. Je partis à sa découverte. J’eus le coup de foudre. »

C’est aussi à Marseille, au 8 rue des Catalans, que la philosophe Simone Weil écrivit ses textes les plus essentiels. Ayant quitté Paris occupé, la jeune femme passa dix-huit mois dans la capitale méditerranéenne, tout en continuant son combat contre le nazisme. Collaboratrice des Cahiers du Sud (voir ToutMa n°57), elle participa activement à la vie de la cité et s’impliqua dans la distribution du journal alors interdit Témoignage chrétien.

Lors de son séjour dans la cité phocéenne elle côtoya d’ailleurs une grande figure du féminisme actif, Mary Jayne Gold, héritière américaine au destin digne d’une superproduction hollywoodienne. Riche, belle, cultivée, la jeune femme originaire de Chicago aurait pu se contenter de vivre de ses rentes en fréquentant la jet-set. Mais elle passa son brevet de pilote, choisit la Résistance en 1940 et aida les plus grands artistes d’Europe à fuir vers les États-Unis, tout en menant à titre personnel une vie des plus indépendantes, sans jamais se marier ni avoir d’enfants. Elle rendit compte en 1980 de ses souvenirs marseillais dans un ouvrage passionnant : Marseille, année 1940.

Marseille, catalyseur de destin pour ces femmes et tant d’autres, comme si l’ouverture sur l’histoire et la Méditerranée étaient la mère de tous les possibles. C’est comme si Beauvoir avait porté la voix de chacune lorsqu’elle écrivit : « Je me rappelle mon arrivée à Marseille comme si elle avait marqué dans mon histoire un tournant absolument neuf. » Anne MARTINETTI