Marseille
30 Nov, Tuesday
5° C
TOP

MARSEILLE-SUR-SCÈNE, PLANCHES DE VIE !

Antidote, Carré rond, Criée, Art dû : le ton est donné. En matière de théâtre, comme en bien d’autres domaines d’ailleurs, on ne transige pas à Marseille. Et voilà qui va faire plaisir aux Marseillais, le public de la ville est renommé aussi difficile que le public parisien. Une réputation qui date… de 1787 !

Ouvert sur autorisation de Louis XVI, le théâtre Beauvau, plus tard appelé Grand Théâtre et aujourd’hui Opéra municipal, voit régulièrement des spectateurs déambuler dans le promenoir, rire, se fâcher, lancer des projectiles à la tête des acteurs, et pas seulement des tomates mûres. Car on ne s’assoit pas au théâtre à l’époque, aussi est-il facile de partir lorsque la représentation n’est pas à son goût. C’est aussi au théâtre que l’on se précipite pour répandre les nouvelles. Au mois de janvier 1793, Louis XVI est guillotiné : le club des Amis de la Constitution décide d’aller publier la nouvelle au Grand Théâtre. « La délégation chargée de cette mission se forme en colonne et s’emparant dans sa route de tous les calens (lampes à bec) trouvés dans les boutiques, elle les fiche au bout de longs bâtons pour éclairer sa marche triomphale… chantant La Marseillaise,  la manifestation descend le Cours, parcourt La Canebière et remontant la rue Beauvau envahit la place du Théâtre et s’engouffre comme une avalanche dans la salle », raconte l’historien Charles de Varigny dans son Histoire du Grand-théâtre au XIXe siècle. Le théâtre, cette agora ! Certains établissements marseillais assoient d’ailleurs leur notoriété sur les origines grecques de la ville, comme le théâtre Athéna, à l’architecture d’amphithéâtre inspirée de l’Antiquité, dans lequel se produisirent de nombreux artistes célèbres entre 1906 et 1914, parmi lesquels Sarah Bernhardt.

Il faut dire que les théâtres marseillais servent dès 1800 aux plus grands dramaturges pour tester leurs nouvelles créations, et c’est à Marseille que l’on « descend » jouer tout de suite après Paris les succès des planches. Au début du xixe siècle, Marseille possède quatre théâtres officiels et cela sans compter l’opérette « à la Marseillaise », donnée au Palais de Cristal ou à l’Eldorado, salle mythique où l’écrivaine Colette joue en 1909, La Chair et en 1912, L’Oiseau de nuit devant un public ébahi : « [Elle] portait une grande robe de volants. Elle virevoltait, tournait tour à tour dans les bras du rustre qu’elle voulait séduire, ou dans ceux de la femme qui désirait la chasser.Colette, pour faire plus vrai, jouait les pieds nus et, ce qui était plus audacieux, ne portait ni culotte ni cache-sexe, si bien que les spectateurs des premiers rangs plongeaient avec curiosité sur son intimité… »

À la même époque, Maurice Chevalier, invité à jouer à l’Alcazar alors qu’il n’a que 16 ans, en a des sueurs froides, marchant sur le cours Belsunce en direction du théâtre. « D’immenses affiches, en chemin, annoncent les débuts du soir. Mon nom, au milieu, est en très gros caractères et cette vue me donne comme un coup dans l’estomac. Une angoisse folle m’oblige à m’arrêter. Je soliloque : “C’est Marseille, tu comprends, Marseille dont on t’a tant parlé. C’est ici la fameuse ville où personne ne craint personne. (…) Mince de rigolade !” Marseille. Chicago en herbe. Ville adorable ou terrible », raconte-t-il dans Ma route et mes chansons. Mais tout se termine bien pour cette future star du XXe siècle : « Comme dans un songe, j’entendais Franck me dire : “Est-ce que tu te rends compte, petit, que tu viens de gagner toute la province ? Parce que l’Alcazar de Marseille, tu sais, c’est un peu l’Opéra du concert !” » En 1991, dans un article somme au sujet de L’Espace du spectacle à Marseille, l’historien Pierre Échinard, président alors de l’Institut historique de Provence, note la multiplication des petites salles de théâtre mais la disparition d’autres grands espaces de spectacle, remplacés par des cinémas. Cependant l’on observe aujourd’hui le mouvement inverse. Les ombres de Sarah Bernhardt, Maurice Chevalier et Albert Camus ne peuvent que s’en réjouir. Du paradis*, bien sûr. Anne Martinetti