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LES RENCONTRES DE LA PHOTOGRAPHIE, la revanche des invisibles

Cette année, l’un des événements les plus attendus du milieu de la photographie à l’international se pose en prophète du regard, se donnant pour mission de nous rendre tangibles des mondes inconnus. Il l’annonce d’ailleurs dès son sous-titre : visible ou invisible, un été révélé. 160 exposants, une quarantaine d’expositions, c’est la mesure que prendra la chambre noire arlésienne de juillet à septembre.

La révélation de cette édition, ce sont d’abord les femmes photographes, qui depuis une quarantaine d’années font l’objet d’un travail de fond de la part des spécialistes et autres commissaires d’exposition. Dans cet art où les pionniers ont bien souvent été des pionnières, force est de constater que de nombreuses artistes ont été envoyées, manu macho militari, dans les eaux du Léthé. Dans les sciences, le phénomène s’appelle « l’effet Matilda » : non seulement l’histoire tend à rendre invisibles les découvertes des femmes ou à minimiser leur importance, mais en plus il lui arrive d’en attribuer le mérite aux hommes. Dans les arts graphiques (notamment), on rencontre le même phénomène, avec par surcroît un biais un rien pernicieux, celui de la muse.

Lee Miller, surréaliste photographe de guerre

C’est typiquement ce qui est arrivé à Lee Miller, immense reporter de guerre, passée de modèle à photographe, que l’on réduit souvent à la figure d’amante de Man Ray (lequel ne s’est pas gêné pour s’attribuer certains clichés qu’elle avait réalisés pour son compte), quand on ne la réduit pas à la photographie qui la montre, peu avant la capitulation de l’Allemagne, dans la baignoire d’Hitler, rangers toutes crottées sur le tapis (c’est ce qu’on appelle squatter chez l’ennemi avec panache et insolence). L’anecdote est cocasse, c’est vrai, mais il ne faudrait pas qu’elle fasse oublier le travail de correspondante de guerre de Lee Miller qui, ayant embrassé une vie de soldat en suivant les troupes américaines, auprès desquelles elle avait été accréditée pour Vogue, se lavait plus souvent dans son casque que dans une baignoire. On lui doit une énorme quantité de photographies documentant la vie des soldats et surtout la libération des camps de Buchenwald et de Dachau. Audacieuse, la photographe n’a d’ailleurs pas hésité à rompre avec les codes compassionnels de l’époque et à photographier aussi bien les victimes de l’horreur nazie (en leur conservant leur dignité) que leurs tortionnaires. La dureté du regard qu’elle porte sur les gardiens de Buchenwald et immortalise sur pellicule rend compte de la fureur d’une femme en rupture avec les codes de la féminité. Alors « la muse de Man Ray », vous conviendrez que c’est un peu léger et vous en prendrez d’autant mieux la mesure en visitant l’exposition Lee Miller, photographe professionnelle (1932-1945).

Avant-garde féministe des années 1970 à nos jours

Si Lee Miller est tout de même restée célèbre, l’histoire de la photographie regorge de figures d’artistes femmes qui ont été sciemment mises de côté par les institutions. Les Rencontres consacrent notamment toute une exposition à la photographie dans l’avant-garde féministe des années 1970. À ce titre, on appréciera particulièrement le travail que la photographe et cinéaste franco-américaine Babette Mangolte a consacré à des chorégraphes comme Lucinda Childs et Yvonne Rainer, dans une tentative de capter le mouvement dans l’espace, d’interroger les corps et la place du spectateur dans le rapport regardant/regardé, au service d’un nouveau langage débarrassé des référentiels de la domination masculine. Cette volonté de raconter des histoires neuves par le biais de points de vue et d’expériences qui sortent des sentiers battus est au coeur des expositions présentées cette année par les Rencontres. Mais bien entendu, au-delà des pionnières qu’il convient de réhabiliter, pour leur rendre justice mais aussi pour ne pas nous priver d’oeuvres remarquables, l’événement met en lumière de nouveaux talents : l’avant-garde d’aujourd’hui. Pour ces derniers, on va faire un tour du côté de la fondation Manuel Rivera-Ortiz (qui décidément ne nous déçoit jamais) pour découvrir « Dress Code ». Regroupant plus de trente artistes dans une vingtaine d’expositions, la fondation interroge à travers sa programmation l’aspect identitaire du vêtement. Sublimation des corps ou révélation de normes et de codes tacites, le vêtement peut se vivre comme une libération, comme une aliénation ou même comme l’étendard de revendications sociales. On est particulièrement sensible au travail de Manon Boyer (Under your skin) qui nous donne à voir avec élégance et effronterie le monde des drag queens new-yorkaises. Mention spéciale pour son cliché percutant qui pastiche le Saint-Suaire, la moustache du Christ étant remplacée par un rouge à lèvres et un fard à paupières carmin. Et tant qu’on est dans les chromies à donner des ophtalmies aux âmes tristes, on salue également le travail de Delphine Blast sur les puissantes femmes zapotèques du Mexique, héritières d’une civilisation préhispanique matrilinéaire (Fleurs de l’isthme), toujours parées de costumes aux motifs floraux, symboles sacrés de pureté et de force.

Exposition « Un Monde à guérir », Boris Heger. Site de distribution de nourriture, Abata, Soudan, 2006
Pierfrancesco Celada. Série Quand je suis triste, je prends un train pour la vallée du bonheur, Hong Kong, 2019

Photographie de guerre

Les femmes, on l’a vu, font donc leur révolution photographique à Arles. Et à force de lorgner vers Copernic, on en revient à la photographie de guerre, qui a aujourd’hui un retentissement singulier et fait l’objet d’une attention toute particulière dans le cadre des Rencontres. On ne saurait manquer, au palais de l’Archevêché, l’exposition Un Monde à guérir, qui recense 160 ans de photographie et expose des clichés conservés dans les collections de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Urgences humanitaires et zones de conflit sont documentées autant par des travailleurs humanitaires que par des photo-reporters de métier, parmi lesquels Alexis Cordesse (connu pour son travail sur la mémoire du génocide des Tutsis au Rwanda), qui présente dans cette exposition ses photographies d’hommes et de femmes ayant fui la Syrie ; ou encore Boris Heger, qui rend compte de la terrible situation humanitaire au Soudan. Et pour porter sur la dureté des conflits un regard un peu plus poétique, on se reportera à l’exposition de Pierfrancesco Celada, Quand je suis triste, je prends un train pour la vallée du bonheur, consacrée à Hong Kong. À grand renfort de métaphores visuelles, le photographe tente de rendre compte de son rapport personnel à une ville à la réalité socio-économique complexe qui, de la révolution des parapluies de 2014 aux manifestations de 2019, connaît conflits civils et fractures identitaires à n’en plus finir. Parce que si les hommes ne sont pas invisibles dans les livres d’histoire de l’art, ils n’en demeurent pas moins capables, eux aussi, de nous ouvrir les yeux sur les maux du monde…

ARLES 2022 – LES RENCONTRES
DE LA PHOTOGRAPHIE

DU 4 JUILLET AU 25 SEPTEMBRE
Programme complet :
www.rencontres-arles.com