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Les éditions ROBERT LAFFONT, Marseille à livre ouvert

Pour l’amoureux de la littérature, évoquer Marseille, c’est bien sûr voir resurgir les figures d’écrivains étroitement associés à la ville : Alphonse Daudet, Marcel Pagnol, Frédéric Mistral, Jean Giono… Mais si l’implication de la cité phocéenne ne s’arrêtait pas à l’accueil des auteurs ? Si Marseille était aussi un repaire d’éditeurs ? À commencer par le plus célèbre d’entre eux et le plus grand par la taille on le voyait arriver de loin place Saint-Sulpice, lorsqu’il rejoignait ses bureaux rue des Canettes dans les années 1990 : Robert Laffont.

Il est marqué dès sa naissance par la mer, les voyages et l’aventure : sa mère vient d’Oran, en Algérie, et son père est un des directeurs de la Compagnie générale transatlantique, connue pour avoir possédé le paquebot France, le Normandie, et relié l’Europe à l’Amérique dès 1855 ! Jeune homme, il se dirige d’ailleurs vers une carrière commerciale, après une scolarité passée au lycée Périer, puis au lycée Thiers (le plus ancien lycée de Marseille). Diplômé de HEC, licencié en droit, il songe brièvement à une carrière d’avocat et travaille avec son père quelque temps. Il racontera dans sa biographie, intitulée Une si longue quête, ses hésitations professionnelles. Mais l’amour des livres le rattrape : c’est au n° 19A de la rue Venture, dans le premier arrondissement de Marseille, que naissent les Éditions Robert Laffont en 1941. Âgé de 24 ans et sans beaucoup de fonds, le jeune homme a décidé de sacrifier ses ambitions juridiques sur l’autel de la littérature !

Il démarre par des auteurs « sérieux » : SophocleLanza del Vasto, un essai sur Hölderlin, puis assez rapidement le succès est au rendez-vous, dès l’après-guerre : L’Attrape-cœurs, de J.D. SalingerExodus, de Leon UrisParis brûle-t-il ? de Larry Collins et Dominique LapierreJohn Grisham, ou encore Papillon, une autobiographie de l’ancien bagnard Henri Charrière, dont le titre n’est autre que le surnom. Plus d’un million d’exemplaires sont vendus l’année même de sa parution, en 1969.

Durant cinquante ans, la politique éditoriale de Robert Laffont est exemplaire : succès biographiques et documents dans la collection « Vécu », qui verra se succéder les confessions des plus grands auteurs, acteurs et artistes du monde entier, de Charlie Chaplin à Billy Wilder, de Mireille Mathieu à Tennessee Williams ; mais aussi découvertes littéraires avec la collection « Pavillons », qui inscrira à son catalogue Graham Greene (qui deviendra un ami personnel de Robert Laffont), Dino BuzzatiJohn Le CarréGilbert CesbronJohn Steinbeck, puis les Russes Mikhaïl Boulgakov et Alexandre Soljenitsyne (Le Premier Cercle), et la majorité des auteurs de premier plan de l’époque… Quant à la collection « Bouquins », elle entend ni plus ni moins que restituer le patrimoine littéraire mondial, grâce à des publications d’œuvres ou d’auteurs oubliés, et de les mettre à portée du grand public, avec des volumes de 1 500 pages vendus à moins de 35 €.

Dix mille titres et un nombre incalculable de best-sellers plus tard (Au nom de tous les miensLe Palanquin des larmesLe Pain noir…), le slogan « Des livres ouverts sur la vie » continue à creuser le sillon d’une production de qualité. En 1999, les Éditions Robert Laffont sont absorbées par le groupe des Presses de la Cité, mais le fondateur en restera président d’honneur jusqu’à sa mort en 2010. À l’égal de Gaston Gallimard, de Pierre Belfond ou de Pierre Bordas, Robert Laffont est devenu une des figures majeures de l’histoire culturelle française. Il a d’ailleurs su transmettre l’amour du livre à ses enfants, qui ont à leur tour exercé la profession d’éditeur ou fondé leur propre maison : Isabelle et Laurent Laffont, qui ont dirigé les Éditions Jean-Claude Lattès (un Niçois !) et Anne Carrière, qui a fondé sa propre maison d’édition.

Une Promenade Robert-Laffont, sur le môle J4, permet aujourd’hui d’admirer les eaux bleues de la Méditerranée, source d’inspiration pour tant dE’écrivains !

t pour les éditeurs également : les Éditions André Dimanche, par exemple, qui publient depuis près de quarante ans des livres d’art exigeants et des recueils de poèmes, valorisent des artistes talentueux souvent d’avant-garde dans des livres-objets longtemps imprimés chez l’imprimeur local Soulié, rue Breteuil.

Plus anciens, et à l’histoire d’une longévité incroyable, on citera les Tacussel, originaires de Fontaine-de- Vaucluse, fabricants ou marchands de papier depuis 1453 ! En 1932 la Canebière a vu naître la Librairie Tacussel (au 88), dont le célèbre titre La Cuisinière provençale est réédité depuis cent vingt-trois ans ! On retiendra quelques curiosités également, comme les Éditions La Thune, initiées par le père dominicain René Quan-Yan-Chui, qui se consacrent à des publications de grande qualité sur l’histoire locale, comme le remarqué en son temps Marseille au Moyen Âge, de l’historien et chercheur Paul Amargier. Mais quel ignorant a pu écrire que l’édition se faisait à Paris ? Anne MARTINETTI