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LES ABEILLES, « C’est pas l’homme qui prend la mer… »

Les tenants des passions tièdes ne pourront pas comprendre. « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! », écrivait Baudelaire en 1857, avant d’évoquer les communs abîmes de l’âme humaine et des grands fonds, parcourus tous deux d’égales humeurs ombrageuses et sauvages. La mer et l’homme, frères ennemis « implacables », engagés pour toujours et en miroir dans une démonstration de force, de courage et de grandeur. Quelques années plus tard, en 1864, dans le port du Havre, Charles Louis Walter fondait la société des Abeilles, comme un écho au poème, et son histoire a tout d’un mythe. C’est le récit du combat immémorial de quelques marins contre les tempêtes et les raz-de-marée, mais aussi, parfois, contre la démesure des hommes…

La compagnie de remorquage fondée au Havre et qui s’est étendue jusqu’à Toulon, en passant par Nantes et Cherbourg, entre la fin des années 1920 et le début des années 1930, a connu toutes les révolutions technologiques de la marine moderne, chaque avancée ayant permis à sa flotte de faire face à la houle avec toujours plus d’aplomb : la roue à aubes, les hélices, le moteur à vapeur, le diesel… Mais dans tout ça, pas de quoi gagner le face à face : l’équilibre entre la mer et l’homme reste inchangé, surtout lorsque la brutalité et les excès du XX siècle entrent en scène.

Qu’il s’agisse de remorquer de titanesques paquebots transatlantiques aux abords des ports, au début du siècle, ou de débarrasser ces derniers, après- guerre, des épaves de bateaux coulés dans les rades au cours de batailles navales, les bâtiments et les marins de la compagnie incarnent depuis plus de 150 ans la figure de témoins robustes, laborieux et taiseux, de nos grandeurs et de nos décadences. Avec ce passé accidentellement militaire, rien d’étonnant à ce que la Marine nationale signe, en 1976, un contrat avec Les Abeilles, à qui elle confie la responsabilité du remorquage de haute mer et la protection du littoral français. Entre prévention des échouements, assistance et sauvetage des navires en détresse ou encore combat contre la pollution (hydrocarbures, pollutions chimiques, macrodéchets de type « conteneurs »), la compagnie se spécialise dans le sauvetage maritime sous toutes ses formes et intervient notamment sur les naufrages de l’Erika (pétrolier, 1999), du levoli Sun (chimiquier, 2000) ou encore du TK Bremen (cargo, 2011).

Il faut voir par gros temps les remorqueurs se poster à l’entrée des ports, prêts à intervenir, pour comprendre quel duel, sans cesse recommencé, se joue. C’est à la fois Sisyphe, condamné à faire rouler éternellement un rocher en haut d’une colline, et David, qui affronte Goliath. D’aspect massif, ces vigies de la côte tout en verticalité présentent à la mer un buste gonflé d’orgueil qui semble la mettre au défi. Et même s’ils sont le plus souvent largement plus petits que les bateaux qu’ils remorquent, comme des porte-conteneurs, il ne faut pas s’y tromper, leur puissance de traction dépasse pour certains (l’Abeille Flandre et l’Abeille Languedoc) les 160 tonnes. Pour autant, pas de force brute à l’œuvre. Ce sont plutôt la souplesse, l’agilité, la précision et le sang-froid qui définissent les manœuvres des marins (12 hommes par remorqueur), l’approximation et l’effronterie n’ayant pas leur place dans l’équation, on en conviendra aisément, quand il s’agit d’éviter naufrages et marées noires sur 3 120 km de côtes. D’autant que cette surface est couverte par seulement 5 bâtiments ! Basés à Toulon, ce sont l’Abeille Flandre et le Jason (parce qu’il fallait bien un héros antique !) qui veillent sur la Méditerranée.

Après avoir fait l’objet de plusieurs rachats, passant notamment sous l’égide de la compagnie de taxis G7 et par le groupe Bourbon, et après un passage dans une société espagnole (pour l’activité de remorquage portuaire seulement), la Boluda Corporación Marítima, Les Abeilles on été rachetées en septembre 2020 par la société Econocom, qui entend opérer pour elles une nouvelle révolution technique d’envergure, celle de la digitalisation de leurs instruments. Un nouvel arsenal pour gagner du terrain sur la mer ? Peut-être plutôt de nouveaux outils pour mieux la comprendre et mieux la protéger. Après tout, on a déjà vu des frères ennemis se réconcilier après d’harassantes batailles…