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Aller vers…Dominique BLUZET

Il est le directeur du théâtre du Gymnase, des Bernardines, du Jeu de Paume, du Grand Théâtre de Provence et aussi du Festival de Pâques. Autant résumer et dire que Dominique Bluzet est tout simplement l’éminence de la culture à Marseille et à Aix-en-Provence, avec toute la bienveillance et l’intelligence qui vont avec le titre. Une prise de parole qui lui permet ici d’expliquer comment le théâtre et la musique doivent aller vers la société en mutation.

ToutMa: Parlez-nous de cette fameuse tournée « Aller vers… » qui a déjà démarré et qui doit se poursuivre toute la saison.

Dominique Bluzet: C’est un projet qui est né d’une des conséquences de la pandémie. Je pense qu’elle a changé considérablement mon métier aussi ! Avant, le travail d’un directeur de théâtre était de présenter un spectacle et de faire venir les gens dans la salle. Aujourd’hui, en plus de la Covid-19 qui a retenu les gens chez eux, il faut prendre en compte la fermeture momentanée du théâtre du Gymnase pour travaux. Alors je m’interroge, je me demande comment aller vers les gens qui pensent que la culture n’est pas pour eux… Bien souvent, ces gens ont un complexe social, ou n’ont pas d’argent, ou n’ont pas accès aux transports en commun. Nous sommes donc allés vers eux, à leur rencontre, sur les places des villages, dans des bars, des églises… Le rôle d’une association culturelle n’est-il pas d’inventer d’autres solutions pour que tous ces exclus accèdent aux représentations théâtrales, plutôt que servir ces dernières systématiquement à des gens qui y ont déjà tous les accès?

TM: Toucher le plus grand nombre, là est la difficulté. Où sont les solutions selon vous?

DB: Là aussi, la pandémie nous a montré que le numérique, y compris dans le spectacle vivant, allait prendre une place qu’on n’imaginait pas. Pendant des années on a pensé que cela ne nous toucherait pas car nous produisions du spectacle de chair et d’os, en face à face, sur une scène. Mais paradoxalement l’épidémie nous assortis d’entre les murs ! Notre territoire d’expression a changé, s’est considérablement agrandi. Le numérique va désormais nous permettre d’être présents à l’autre bout du monde et ainsi de mettre en valeur ce que nous produisons, à Aix-en Provence et à Marseille, sur un portail numérique qui va être visionné par des gens à New-York, Hô Chi Minh-Ville, Shanghai ou Sydney !

TM: N’est-ce pas ce que vous avez déjà produit pour permettre à l’édition du Festival de Pâques 2021 d’exister malgré son annulation en présentiel ?

DB: Lorsqu’on a su qu’on n’aurait pas de public, on a décidé de mettre en ligne une partie des représentations prévues et maintenues sur une plateforme numérique, et nous avons ainsi cumulé 1 million et demi de vues ! Ça n’était jamais arrivé en France ! Bien sûr, la connexion était gratuite, je l’ai voulu ainsi, c’était mon choix déprendre ce risque financier, en renonçant à notre chiffre d’affaires, mais qu’importe ! Si les gens le voulaient, ils pouvaient faire des dons sur la plateforme. On a reçu des chèques d’un peu partout dans le monde. Bien entendu, beaucoup de ces spectateurs en ligne sont sans doute restés connectés quelques minutes seulement, mais certains nous ont écrit que c’était la première fois qu’ils assistaient à un concert de musique classique. J’ai eu le sentiment alors d’avoir rempli ma mission.

TM: Pensez-vous vraiment que le monde du spectacle doit changer en profondeur ?

DB: Oui. On a même pensé à produire des représentations en fin de matinée, pour rassurer un public plutôt âgé, effrayé par les sorties nocturnes et leurs risques d’insécurité. Eh bien, c’est plein. Ces spectateurs viennent à 11 heures le matin et ensuite sortent déjeuner. Ils ont ainsi une vraie sortie. La notion de convivialité à travers le spectacle est très importante ! La saison prochaine, on va monter un programme de théâtre court, des pièces qui dureront une heure, pas plus. On piochera dans Molière, Musset. On va la faire courte comme on dit à Marseille (rires)… Je suis certain que cela va rassurer tout un public novice qui craint d’être prisonnier d’une salle. Et on jouera aux Bernardines, à l’Odéon, dans toutes les salles que l’on pourra trouver. C’est pareil pour « Aller vers », on a prévu uniquement des petits formats pour ne pas inquiéter une population peu ou pas accoutumée au théâtre. « Aller vers », au démarrage, c’était se poser la question de « comment faire venir les gens? ». On a fini par amener les spectacles sur leur territoire. C’était payant mais pas cher. Avec Philippe Caubère, on est allé dans les villages. On a joué Les Lettres de mon moulin à Fuveau, par exemple, c’était bourré à craquer. On a joué dans des salles paroissiales, des lieux désaffectés, des stades en plein air…partout ! On est vraiment sortis des murs. Le but, c’était d’aller là où le théâtre ne va pas

TM: Comment organise-t-on un théâtre nomade si vite ?

DB: C’est une démarche que j’ai organisée avec le Département, puisque notre territoire, ce sont les Bouches-du-Rhône. Ensuite, on est aussi allé dans les cafés, avec une opération qui s’appelle « C’est ma tournée, je vous offre un vers », V.E.R.S. La première personne qui a ouvert le bal, c’est Muriel Mayette-Holtz, première femme à avoir dirigé la Comédie-Française, mais aussi la Villa Médicis. Elle a été, vingt ans durant, sociétaire de la Comédie-Française en tant que comédienne et aujourd’hui elle est directrice du Théâtre national de Nice. Cette actrice extraordinaire est allée la première dans les cafés, à 8 heures du matin, à midi, à 18 heures avec un auditoire d’une vingtaine de personnes pour réciter des vers de Jean de La Fontaine (la version de Pierre Perret ou de Françoise Sagan). Les gens ont adoré du feu de Dieu ! Un auteur, un acteur, des spectateurs, c’est ça, le théâtre !

TM: En début de saison, vous avez également annoncé des passagesdans les églises, toujours dans le cadre du théâtre hors les murs…

DB: Oui, avec Ariane Ascari de pour Les Sermons de Marcel Pagnol, pour mettre cette écriture marseillaise à l’honneur. Avec Nicole Ferroni également, une fille que j’adore. On lui a demandé d’écrire elle-même des vers, pour faire rire les gens. Le spectacle vivant doit être joyeux. Moi, je veux que les gens aillent vers le théâtre pour être heureux. Albert Camus disait: « Il n’y a pas de honte à préférer le bonheur.» Cette phrase est ancrée dans mon esprit. « Aller vers », c’est dire aux gens que le spectacle vivant, ce n’est que du bonheur !

TM: Vous vantez les performances du théâtre distribué sur une plateforme numérique et en même temps, vous défendez à cor et à cri le spectacle vivant de proximité. N’est-ce pas contradictoire ?

DB: Demain, il va falloir être protéiforme dans notre métier. Il faut que nous soyons capables d’être au contact des gens, de ceux qui sont désarmés devant le langage informatique et en même temps, il faudra être performant pour ceux qui vivent devant leurs écrans. Être capable d’aller au bout du monde… Pour le Festival de Pâques, j’ai même trouvé des mécènes supplémentaires pour développer le numérique tout en maintenant le présentiel. Là aussi,on va sortir des murs. Six ou sept concerts sont déjà programmés dans les villages. C’est dans la même idée qu’ « Aller vers » avec le théâtre. On va favoriser les gens qui n’ont pas les moyens d’aller dans un festival. Le Festival de Pâques, du coup, de privé devient d’intérêt public. C’est ma volonté. De la même manière, nous allons enregistrer des concerts pour les diffuser à l’autre bout du monde. Je suis vraiment animé par la notion d’attractivité du territoire. Aix-en-Provence doit devenir le Salzbourg français. En tous cas, être en France, après Paris, la grande ville de la musique.