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ÉLISE BLANCHARD, focus afghan

À une époque qui ne jure que par les avis tranchés et où la nuance est toujours un peu suspecte, la photoreporter aixoise Élise Blanchard ne cherche pas la facilité. Nous avions fait sa connaissance en 2022*, de retour de Kaboul et tout juste diplômée qu’elle était de son école de journalisme. Nous la retrouvons quatre ans plus tard, alors qu’elle défend un livre courageux, qui met rudement à mal les stéréotypes occidentaux sur l’Afghanistan : Dans la maison d’un Taliban. Loin de donner quitus aux hôtes qui l’ont régulièrement hébergée pendant trois ans, mais sans chercher non plus à les prendre de haut, elle aborde avec eux des questions délicates : fermeture des écoles pour les filles, religion, vision des étrangers, évolutions gouvernementales… dans un livre qui nous interdit le confort des opinions simplistes.

L’Afghanistan comme un hasard

Sa rencontre avec l’Afghanistan s’est faite en 2015, un peu par hasard. Alors étudiante à Sciences Po, elle cherche des sujets lorsqu’elle entend parler de camps de réfugiés afghans en plein Paris. « L’Afghanistan, c’est vraiment tombé du ciel, je n’y avais jamais pensé », nous confie-t-elle aujourd’hui. Mais voilà, déjà désireuse de faire du terrain, elle se rend sur place, où les réfugiés lui racontent l’état dans lequel est leur pays. Entre bénévo- lat et journalisme, elle réalise ses premiers travaux sur les camps et les mineurs isolés, trouvant déjà ce qui fera l’ADN de son travail, un mélange de proximité humaine et de recul journalistique. Et c’est dans le cadre de ses études à la Columbia University de New York qu’elle réalise ses premiers reportages sur les Afghanes, sujet qui devait prendre une tournure tragique et qu’elle continuera de développer par la suite. En 2021, elle est sur place pour l’AFP lorsque les Américains se retirent d’Afghanistan et assiste à la chute de Kaboul, qui repasse aux mains des Talibans, lesquels ont tôt fait de couper l’accès à l’éducation aux filles…

Dans l’intimité d’une famille afghane

Sorte des contacts qu’elle a noués, Élise décide de s’intéresser à un angle mort journalistique et de gagner, dans l’arrière-pays, un petit village à quelques heures de route de la capitale. « On a tendance à oublier l’Afghanistan des campagnes, nous explique-t-elle. Dans les villes, les filles ont eu accès à une certaine forme de liberté, alors que dans les campagnes, sous les bombes, sur la ligne de front, l’expérience a été totalement différente. Les femmes n’y ont pas eu accès aux droits qu’on se vante de leur avoir apportés. Pour elles, le retour des Talibans, ça voulait surtout dire la fin de la guerre », nuance la journaliste. Elle s’installe par intermittence dans la famille d’Arman, ancien soldat tali- ban étonnamment ouvert d’esprit : « Au début j’allais dans la famille quelques jours par semaine, sans avoir dans l’idée de faire un livre, mais simplement parce qu’il n’y avait plus personne à Kaboul. Et je me suis rendu compte que je pouvais aborder des sujets polémiques sans rencontrer d’hostilité de la part de la famille. » Pour autant, elle l’admet sans ambages, cette liberté de parole tient essentiellement à la personnalité de son hôte, prêt à se remettre en question. Sans être fanatique, la famille d’Arman est très religieuse et prête à accepter la cruauté du quotidien… pourvu qu’elle accède au paradis. « Dans ce cadre, je comprends l’utilité de la religion, parce que je ne vois pas comment ils pourraient tenir sans, surtout les femmes. Les Talibans ont fermé les portes de l’espoir », explique la journaliste en évo- quant l’âpreté de la vie des Afghans, avant d’ajouter que, néanmoins, « le paradoxe, c’est que tous les gens qui ont moins de 60 ans, n’ont connu la paix… que sous les Talibans, ce qui est assez consternant ! »

Regarder ce qui se passe devant l’objectif plutôt que derrière

Pour son livre, elle aurait pu jouer à « Élise au pays des Talibans » pour tenter le coup éditorial, mais elle n’est pas journaliste au Petit Vingtième. « Si j’avais commencé à raconter mon expérience personnelle, ça aurait intéressé les gens, mais pas d’une manière utile. Je ne crois pas que ce soit très important, la manière dont les Talibans traitent une journaliste française », nous dit-elle, lucide. D’où le focus sur la famille. Et quand on lui demande comment trouver l’équilibre entre regard objectif et proximité avec son sujet, dilemme journalistique par excellence, Élise nous répond que s’il est difficile de poser des limites, le plus important reste la transparence avec le public, qui doit être pleinement informé des conditions de production d’un texte, d’une photo… Or, quand on se donne la peine de vivre avec les Afghans, on se rend compte que tout n’est pas aussi monolithique qu’il y paraît, et que c’est ça qui est intéressant : « C’est tellement choquant les burqas, les Talibans, leurs lois, qu’il est facile de faire une caricature du pays, je voulais redonner aux Afghans la profondeur que l’actualité leur retire. » Incontestable. On referme le livre d’Élise avec moins de certitudes et un regard mieux renseigné, s’étant pris au passage de sympathie pour des gens pas si différents de nous, dont on n’aurait pourtant pas imaginé pouvoir autant se soucier. Et c’est à ça, à cette impression, que l’on reconnaît le travail d’un grand reporter !

Dans la maison d’un Taliban,
Le Cherche Midi, 384 pages, 21,50 €

Expo Visa pour l’image
à Perpignan du 29 août au 13 sept.

Instagram : @eliseblchrd