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Élise BLANCHARD : journaliste et photographe en Afghanistan

Fraichement diplômée de son école de journalisme, quelques économies en poche, Élise Blanchard, Aixoise de bonne famille, est partie, à 26 ans, pour l’Afghanistan, une destination qu’elle avait choisie depuis longtemps, un pays dans lequel on part rarement en vacances… Entretien avec une passionnée dont l’audace et le courage forcent évidemment l’admiration.

Description de la photo : Des femmes et filles attendent devant une boulangerie de Kaboul en espérant qu’on leur donne du pain. Avec la crise bancaire liée aux sanctions économiques américaines, la pauvreté et la famine augmentent…

ToutMa : Comment devient-on, si jeune, journaliste pour l’AFP en Afghanistan ?

Elise Blanchard : L’important, c’est surtout d’être motivé, de ne pas lâcher malgré les galères des débuts. Et d’aimer le pays où l’on va. Mon cas n’est pas un exemple à suivre, surtout pour le job à l’AFP… Je voulais partir en Afghanistan depuis longtemps et m’y étais préparée. J’ai beaucoup lu et écrit sur le pays, parlé à des Afghans, commencé à apprendre une des langues officielles, pris un cours de reportage en zone de conflit. Ce sont les journalistes déjà sur place qui m’ont décidée à venir. Travailler à l’AFP n’était pas du tout prévu. Après presque un an à Kaboul, le chef du bureau m’a dit de candidater sans être sûr que l’agence prendrait une personne extérieure. Mais j’étais au bon endroit au bon moment.

TM : Pourquoi l’Afghanistan d’emblée?

EB : Au début de mes études, dans un camp de réfugiés, je suis tombée sur des dizaines d’Afghans. Je ne savais pas grand-chose du pays mais j’ai tout de suite été fascinée par leurs parcours. J’ai écrit beaucoup d’articles sur leurs situations et sur la façon de les aider, notamment les mineurs isolés. Je me suis fait des amis dans leur communauté. C’est à travers leurs histoires, et notamment les demandes d’asile que j’aidais parfois à traduire, ou les récits des enfants, que j’ai découvert le pays.

Description de la photo : Une fillette dans un village très reculé et parmi les plus démunis de la province de Badghis dans le Nord Ouest de l’Afghanistan pendant des reportages sur la sécheresse meurtrière et la vente de fillettes en mariage à des âges de plus en plus bas à cause de la pauvreté.

TM : Dans quelles conditions y vis-tu ?

EB : J’y habite depuis presque quatre ans mais entre la situation du pays et ma vie professionnelle, mes conditions de vie ont varié. En freelance puis à l’AFP pendant deux ans, j’avais atteint la durée maximale à l’AFP de Kaboul et je devais partir dans un autre bureau, mais je ne me sentais pas encore prête à quitter le pays. La vie à Kaboul avant les Talibans était plutôt cool, mis à part les risques sécuritaires. Mais on s’habitue à tout. Je sortais et bossais beaucoup, je n’avais pas vraiment le temps de m’ennuyer et de me rendre compte que ma vie n’était pas très normale. À l’AFP, je vivais dans un bureau, dans un coin super sécurisé, mais en freelance j’ai toujours vécu dans des lieux plus normaux, en appartement avec d’autres personnes ou seule. Avec le départ des Américains, la plupart de mes amis ont fui le pays, donc ça a beaucoup changé mon quotidien. En revanche, j’ai moins de difficulté à marcher seule dans la rue, vu que c’est moins dangereux. Ce qui est le plus difficile, surtout maintenant, c’est le désespoir général des habitants. C’est déprimant de constater tout ce qui a été perdu. Je préfère voyager dans les campagnes.

TM : Quels sont tes sujets de prédilection ?

EB : Concrètement, je soumets mes idées à des magazines avant de me lancer. On me demande parfois de couvrir un sujet précis ou de fournir une photo pour l’article de quelqu’un d’autre. Les ONG me demandent souvent de la vidéo et de la photo. Je n’ai pas de sujets en particulier, mais il faut que je les trouve importants, même si c’est parfois très douloureux comme, par exemple, le sort des foyers pour victimes de violences domestiques après le retour des Talibans. Ou quand il y a des rumeurs de fillettes vendues en mariage de plus en plus jeunes… Je suis partie dans un lieu reculé où c’était le cas. Il y a aussi des histoires moins dramatiques, mais qui m’intéressent personnellement. Par exemple, ce tireur d’élite taliban devenu maire m’a vraiment intriguée. J’ai passé plusieurs jours à le suivre, à essayer de comprendre et j’ai été très surprise ! J’aime les sujets qui amènent de la nuance, là où je pense qu’il en faut davantage, pour montrer la complexité de la situation. Ainsi, j’ai fait des reportages pour montrer que dans une grande partie du nord du pays, les Talibans laissaient discrètement toutes les filles étudier. Beaucoup de gens ne le savaient pas et ça montre que la politique des Talibans et leurs idées varient.

TM : Après un retour forcé en France avec ton équipe de l’AFP, tu y es retournée. Pourquoi?

EB : C’était un nouveau chapitre que je voulais couvrir, toute une partie du pays et une histoire inédite : les Talibans, les lieux qu’ils contrôlaient déjà, la population qui les soutenait et que je n’avais jamais pu explorer, ce qu’il arriverait à ceux qui y vivent… Je ne voulais pas lâcher quand ça devenait déprimant ou plus difficile ! Comme la guerre est finie, je peux voyager presque partout, avoir accès à des lieux et des gens auparavant inaccessibles… Ça me fait tenir ! Pour une journaliste étrangère, les risques sécuritaires sont bien plus bas, du moins pour l’instant. Dans les campagnes, la guerre a cessé et à Kaboul, il y a moins d’attentats et surtout moins de crimes. Mais il est plus difficile de travailler avec les restrictions et le risque de déplaire au gouvernement.

TM : Comment te perçoivent les Talibans ?
EB : Je suis une étrangère, donc ils ne me voient pas vraiment comme une femme, plutôt comme un troisième genre, « un truc » amusant. Ils peuvent me parler sans les restrictions qui s’appliquent aux Afghanes. Habituée à leur culture, je parle à peu près le persan et un peu pashto, ça brise la glace. Même si, au début, beaucoup sont méfiants, on finit souvent par discuter. J’ai même dormi dans des familles de Talibans dans les campagnes, et pu explorer leur monde. Encore une fois, et c’est très important, être étrangère est un énorme privilège.

Description de la photo : Une femme file de la laine pour gagner un peu d’argent dans un camp de déplacés internes, dans l’Ouest de l’Afghanistan.

TM : Parviens-tu à avoir une vie sociale à Kaboul ?
EB : Je vois surtout des amis journalistes ou des travailleurs d’ONG mais la quasi-totalité de mes amis afghans qui pouvaient avoir une vie similaire à la mienne sont partis. Ça a beaucoup limité ma vie sociale. Ce qui rend la situation difficile, c’est que beaucoup veulent quitter le pays et ils pensent que je peux les aider… Comme c’est impossible, ça brise le cœur. Sinon, ils sont très accueillants.

TM : Comment imagines-tu ta vie après l’Afghanistan?

EB : Je n’ai jamais eu de plan de carrière. Je savais seulement que je voulais venir en Afghanistan, mais ça ne peut pas durer toujours… J’aimerais écrire un livre et ce qui est sûr, c’est que je veux continuer le reportage dans des endroits qui m’intéressent, et surtout la photo. À l’AFP, ou ailleurs. Peut-être en Afrique et peut-être un jour à Marseille, près de ma famille pour la voir plus souvent. J’ai la chance qu’elle vive dans le Sud de la France, un endroit où je suis heureuse de retourner à chaque fois.

Élise Blanchard

Instagram/Twitter : @eliseblchrd / @eliseblchrd

www.eliseblanchard.org

Image mise en avant : Elise Blanchard en reportage pour l’AFP