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MARSEILLE-SUR-MER, chronique maritimo-littéraire

Comme d’autres grandes villes hexagonales, que l’on pense au Paris d’Hugo ou même à l’Angoulême de Balzac (qui a la cote au cinéma en ce moment), Marseille est une ville personnage qui tient une place à part dans la littérature. Mais face à ses semblables, elle a quelque chose en plus, un petit supplément d’âme : Marseille, ce n’est pas qu’une ville de pierre et d’acier, c’est aussi la mer !

L’histoire maritimo-littéraire de la ville commence il y a près de 6 000 ans, avec les premiers pêcheurs, qui jettent leurs filets dans l’actuel bassin de la Joliette. Amphores, tessons originaires de toutes les rives de la Méditerranée font la joie quotidienne des archéologues depuis deux siècles. Il est également avéré qu’un certain nombre d’animaux alors inconnus, dont les dindons, sont arrivés à Marseille par la mer, comme en atteste un rapport administratif d’Aymar de Poitiers, sieur de Saint-Vallier, sénéchal de Provence en 1484. Mais l’histoire maritime de Marseille comporte plus d’un débarquement extraordinaire, à commencer par le passage des 37 éléphants d’Hannibal, en route vers les Alpes, en 218 av. J.-C. et dont l’historien romain Tite Live se fait le héraut dans son Histoire romaine.

Aujourd’hui confirmée comme la plus ancienne ville de France, avec des trouvailles d’ampleur indiquant l’emplacement du Port antique sous les terrains situés derrière la Bourse et près de l’hôtel de ville, Marseille a pu également s’enorgueillir d’en être le plus grand port durant quelques siècles.

Lorsqu’il se développe en port de marchandises, le Vieux-Port devient donc un décor romanesque idéal grâce aux bâtiments impressionnants qui s’y croisent. Aussi Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas s’ouvre-t-il sur l’entrée d’un trois-mâts, le Pharaon, dans le Vieux-Port : « Aussitôt, […] la plateforme du fort Saint-Jean s’était couverte de curieux ; car c’est toujours une grande affaire à Marseille que l’arrivée d’un bâtiment. »

À la fin des années 1860 un décret autorise la navigation de plaisance, qui se développe rapidement : nouveau cadre littéraire propre à stimuler l’imagination des lecteurs. « Le gros bateau, les voiles carguées, vergues en croix sur sa mâture, traîné par un remorqueur marseillais qui haletait devant lui, roulant sur un reste de houle que le calme survenu laissait mourir tout doucement, passa devant le château d’If, puis sous tous les rochers gris de la rade que le soleil couchant couvrait d’une buée d’or, et il entra dans le vieux port où sont entassés, flanc contre flanc, le long des quais, tous les navires du monde », écrit Maupassant dans la nouvelle Le Port.

Petit théâtre du monde, le port accueille aussi à bras ouverts le jeune Milot, sous la plume de Charles Vildrac, en 1933 : « Les quais du Vieux-Port le retenaient des heures, avec leurs camelots, leurs marchands de coquillages en plein vent, la musique de leurs petits bars. […] Après avoir exploré, une bonne partie de l’après-midi, les quais et les môles du port de commerce, contemplé maints navires et assisté à l’arrivée d’un grand paquebot qui venait d’Égypte, Milot rentrait rue de l’Évêché un peu las, mais la tête remplie de tout ce qu’il avait vu. »

La mer et l’imaginaire exotique qu’elle convoque font intégralement partie de la ville, et les voyageurs littéraires ne dissocient jamais le port de ses eaux, quand bien même ce serait pour mieux revenir aux artères de la cité : « Souvent je prenais le chemin qui longe la mer et la surplombe en corniche, le chemin que dominent de beaux ombrages à travers lesquels se montrent de riches demeures, mais bientôt un singulier attrait me ramenait, du Marseille de plaisance et de luxe, au Marseille populeux de la Cannebière et du Vieux Port, vers ses senteurs d’ail et de marée, de poussière et d’absinthe, vers le Marseille où l’air même a de l’accent », écrit l’auteur normand Henri de Régnier dans ses Escales en Méditerranée.

Gagner la ville en bateau reste même la seule solution qui vaille, sous le plume de Jean-Claude Izzo dans Total Khéops : « Marseille se découvrait ainsi. Par la mer. Comme dut l’apercevoir le Phocéen, un matin, il y a bien des siècles. Avec le même émerveillement. Port of Massilia. Je lui connais des amants heureux, aurait pu écrire un Homère marseillais, évoquant Gyptis et Protis. Le voyageur et la princesse. Le soleil apparut, par-derrière les collines. […] La ville pouvait s’embraser. Blanche d’abord, puis ocre et rose. Une ville selon nos coeurs. »

N’était-ce pas d’ailleurs à Marseille que pensait sans l’avoir vue l’auteur du Bateau ivre, ce Rimbaud poète et aventurier qui en fit sa dernière escale ? « J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades / Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants. / Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades /Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants. »