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Fred Nevché, sur les traces d’un prénom perdu

Depuis vingt ans, Fred Nevché construit une œuvre originale entre musique et poésie. Loghofète ou le prénom perdu est un projet intime à la mémoire de son ancêtre arménien, arrivé à Marseille en 1923 après avoir fui le génocide.

Fred Nevché interroge ici la mémoire de l’exil. Entre musique, récit, archives et images, cette création hybride fait dialoguer souvenirs personnels et mémoire collective.

Créé à Beyrouth en octobre 2025, en collaboration avec l’Institut français du Liban dans le cadre de Beyrouth Livres et des 150 ans de la Bibliothèque Orientale, le spectacle sera présenté en France à l’automne 2026, dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026, d’abord le 14 octobre au Palais de la Porte Dorée – Musée national de l’histoire de l’immigration, à Paris, puis le 28 octobre à l’Espace Julien, à Marseille, à l’occasion de l’ouverture des Nouvelles Rencontres Averroès, festival labellisé Saison Méditerranée.

ToutMa : Avec le recul, comment vois-tu l’évolution de ta carrière ?
Fred Nevché : Si tu me poses une question aussi complexe, je vais te donner une réponse très poétique (rire)! J’ai lu un livre de Roger Caillois, Le Fleuve Alphée, qui raconte le mythe d’un fleuve qui, après s’être dispersé dans la Méditerranée, décide de se rassembler et de remonter jusqu’à sa source. Je crois que cela correspond assez bien à l’endroit où je me trouve aujourd’hui.

TM : Quel rôle Marseille joue-t-elle encore aujourd’hui dans ton travail ?
FN : Un rôle central. Loghofète parle notamment de migration et Marseille est un port. C’est ici que mes arrière-grands-parents sont arrivés en bateau, après le génocide arménien. J’habite près des Catalans et je passe mon temps à photographier Marseille, la mer… Dans le spectacle, il y a un parallèle entre la migration des Arméniens vers Beyrouth et celle des Arméniens vers Marseille. Marseille devient donc le centre d’une mythologie à la fois extraordinaire et très banale, celle de ma vie, de ma famille. Marseille est aussi une ville profondément cosmopolite. Elle est au centre de cette histoire parce que c’est un port, mais elle ouvre évidemment sur le monde entier.

TM : Comment est née l’idée de Loghofète ?
FN : Le spectacle est né d’une rencontre. J’ai été invité au Liban par l’Institut français. La tournée a finalement été annulée à cause de la guerre, mais l’Institut souhaitait depuis longtemps collaborer avec la Bibliothèque Orientale, sur le quartier de la Quarantaine, à Beyrouth. Comme je suis d’origine arménienne, ils m’ont présenté Diala, une chercheuse spécialiste et nous sommes allés ensemble dans ce fameux quartier où les premiers Arméniens réfugiés à Beyrouth, se sont installés. Nous avons croisé cette balade avec les archives photographiques de la Bibliothèque Orientale. Et puis j’ai vu, sur le menu d’un restaurant local, un plat qui ressemblait à celui de ma grand-mère. J’ai eu une sorte de madeleine de Proust et Diala m’a alors dit : « Je crois qu’on tient une idée pour ce qu’on va faire ensemble. » J’ai eu envie de remonter le fil de mon histoire familiale, pourtant sans liens directs avec Beyrouth. Le teaser du spectacle est finalement devenu : « J’ai retrouvé la trace de mes arrière-grands-parents dans une ville où ils n’ont jamais été. »

TM : Et ce prénom Loghofète, tellement original ?
FN : J’ai retrouvé une vieille photo où l’on voit mon arrière-grand-père et j’ai découvert qu’il s’appelait Loghofète. Ce prénom n’a apparemment jamais été porté. En cherchant, j’ai commencé à écrire des chansons, à enregistrer des sons, à faire des interviews… Tout cela a progressivement construit le spectacle. Il y a évidemment une symbolique autour de la parole, de la poésie et de la musique, mais je préfère ne pas en dire davantage. Il faudra venir voir le spectacle !

TM : Quel rapport entretiens-tu aujourd’hui avec tes origines ?
FN : Je crois que plus on a conscience d’où l’on vient, plus on devient capable de comprendre et d’accepter la différence. Plus je remonte dans ma généalogie, plus je me sens ample. Ce n’est pas un sentiment de puissance, mais de plénitude. Cela ne signifie surtout pas d’oublier l’histoire ! Il faut continuer à parler de ce qui s’est passé. Il y a des histoires horribles qu’il faut rappeler pour éviter de retomber dedans. La dimension de mémoire est essentielle.

TM : As-tu aujourd’hui le sentiment de rassembler toutes ces expériences ?
FN : Oui. J’ai l’impression de m’être éparpillé pendant longtemps pour apprendre plein de choses et qu’aujourd’hui je suis en train de tout rassembler. Mais je m’entoure énormément. Je travaille avec des gens sur la mise en scène, les arrangements, la batterie, la réalisation des chansons… Ce qui me plaît, c’est de réfléchir à la manière de construire mon récit et à la façon dont je peux réunir autour d’un projet. Je ne vais pas forcément porter le brassard, mais j’aime bien être le capitaine du bateau. Nous sommes nombreux sur le bateau, chacun apporte sa pierre à l’édifice…

Espace julien, 39 Cours Julien, Marseille 6e
Le 28 octobre à 21h
Plein tarif : 10 €, tarif réduit 5 €

© Photos : Romain Debouchaud