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ALPHONSE MUCHA, à l’Hôtel de Caumont jusqu’au 24 mars 2024

Alphonse Mucha, ce célèbre méconnu… Les artistes choisissent rarement ce que la postérité gardera de leur œuvre. Et il y a souvent, pour ceux qui ont la chance de survivre à leur temps, des malentendus que cachent parfois une assez nette renommée. Alphonse Mucha fait partie de ces créateurs de génie que l’on croit tous connaître, qui ont inspiré des générations d’artistes après eux, imprégnant leur style et leurs motifs dans notre imaginaire collectif, mais que l’on redécouvre complètement au détour d’une exposition, comme celle présentée cet hiver à l’Hôtel de Caumont. Le centre d’art d’Aix examine l’œuvre du peintre tchécoslovaque dans son infinie variété (120 pièces exceptionnelles sont exposées), affranchissant le maître de l’Art Nouveau de son image d’affichiste et nous montrant toute la cohérence d’une œuvre beaucoup plus profonde qu’il n’y paraît.

Le maître de l’Art Nouveau

Quand on pense à Mucha, on se figure tout de suite ses affiches de femmes tout en courbes, volutes de cheveux, tissus vaporeux et compositions florales harmonieuses. Et c’est un peu normal dans la mesure où ces éléments ont « fait école ». Vous voulez déterminer si un ornement, une ferronnerie, est Art Nouveau ou Art Déco ? Cherchez la tige, trouvez la feuille. La plaisante volupté des formes, la sensualité des thèmes marquent l’esthétique picturale du tournant du XIXe siècle. À cette époque de Révolution industrielle où tout semble possible, Mucha apparaît comme un trait d’union entre romantisme et modernité. Et par un heureux coup du sort, c’est une femme, célèbre entre toutes, qui lui met, en 1894, le pied à l’étrier : la fameuse Sarah Bernhardt. L’actrice joue alors dans un drame de Victorien Sardou, Gismonda, et compte sur une nouvelle campagne d’affichage pour relancer l’intérêt du public pour la pièce pendant les fêtes de fin d’année. La légende raconte que Mucha était alors le seul affichiste disponible dans l’équipe de l’imprimeur. On ne sait si l’histoire est vraie, mais toujours est-il que le coup de foudre artistique entre la comédienne et le peintre est réciproque et immédiat. S’ensuit une collaboration fructueuse, loin de ne s’en tenir qu’à la réclame, dont rend bien compte l’exposition de l’Hôtel de Caumont, affiches, dessins, décors de scène, bijoux et design de costumes à l’appui.

Photo de droite : Gismonda 1894

Art populaire et philosophe artistique

Mucha, directeur artistique avant l’heure, va même jusqu’à réaliser les maquettes des programmes du théâtre. Rien d’étonnant lorsque l’on se souvient que le maître a aussi illustré des boîtes de biscuits et des flacons de parfum. Il faut garder à l’esprit qu’à la même époque, la théorie de l’art pour l’art fait florès, avançant que la création ne doit pas être assujettie à quelque fonction morale ou quelque utilité que ce soit. Une conception que Mucha, qui fréquente assidûment des cercles socialistes, bat en brèche. Lui croit que l’art a une mission populaire, et pour le dire vite, dans une lecture néoplatonicienne (Platon vu par le prisme de la pensée chrétienne et de spiritualités orientales), que le beau conduit au bien. « La beauté, écrivait-il, est un symbole de la vertu. D’ailleurs, c’est plus qu’un symbole, c’est son essence même » ; à partir de là, son art se veut un principe réformateur de la société, dans une perspective humaniste de progrès. Un programme esthético-politique, donc, qui trouve écho, et c’est peut-être la surprise de cette exposition, dans les préoccupations patriotiques de l’artiste. Au-delà de l’élégance de la touche, la reprise de motifs folkloriques moraves, comme éléments de résistance à la domination culturelle germanique sur les pays d’Europe centrale, donne à l’œuvre de Mucha une profondeur que l’on ne soupçonnait pas. De son imaginaire résolument slave émergent également les penchants volontiers symboliques, mystiques, voire occultistes, de son œuvre, surtout visible d’ailleurs dans ses huiles, ses pastels et ses photographies, exceptionnellement exposées pour l’occasion. On était loin d’imaginer la profusion de l’œuvre de Mucha, que l’on parle de multiplicité des supports ou des différents degrés de lecture de ses créations. Une méconnaissance à laquelle l’Hôtel de Caumont met un coup d’arrêt, réalisant un peu le programme de l’artiste : nous attirer par les charmes de la sensualité, puis nous retenir, nous éduquer, en nous ouvrant des perspectives nouvelles et inattendues.

HÔTEL DE CAUMONT – CENTRE D’ART
JUSQU’AU 24 MARS 2024
3 rue Joseph Cabassol, Aix-en-Provence
www.caumont-centredart.com

Photo en Une : Gauche : Rêverie, 1897, Droite : Zodiac