THÉO GIACOMETTI, la beauté du geste
Il a skié avant de marcher, appris la photo en suivant des meutes de loups en Norvège, et c’est dans un bateau pris dans la banquise du Groenland qu’il a compris ce qui l’intéressait vraiment : les gens. Théo Giacometti, photographe documentaire et écrivain installé à Marseille depuis 2018, incarne une certaine idée du photojournalisme. Celle qui implique de prendre le temps de s’asseoir avec son sujet avant de dégainer l’objectif.
Né en 1989 à Barcelonnette, enfant des Alpes du Sud, il a débarqué dans cette ville « ogre » qu’est Marseille sans en connaître les codes. C’est peut-être ce regard d’étranger amoureux qui a fait sa force. Membre du studio Hans Lucas, publié dans Le Monde, Libération ou encore The Guardian,Théo construit une œuvre cohérente autour d’une seule boussole : entrer dans les communautés que per- Lsonne ne prend la peine de vraiment regarder.
Les cités marseillaises, la Camargue, le Groenland. Des territoires en tension, des gens pris en étau entre l’effacement et la résistance. Théo utilise le réel pour raconter autre chose, chercher la beauté là où on ne s’attend pas à la trouver. Une approche qui refuse les raccourcis. À Marseille, à la Cité des Lauriers où il mène actuellement un projet, il se demande : « Comment grandit-on dans ces quartiers quand sur notre gueule est écrit « dealer », alors qu’on est infirmier ? » Son objectif : trouver la douceur là où les clichés ne la laissent pas exister. Sa méthode ? Une connaissance du terrain qui n’a rien d’académique. « Je n’ai pas fait d’école, j’ai un CAP cuisine à la base ! » Formé sur le tas, chez Libération notam- ment, il a appris que « la façon de se comporter avec les gens est aussi importante que la qualité de la photo. » C’est cette éthique du rapport humain qui lui a ouvert les portes des rédactions internationales, et de quelques univers radicalement opposés… Comme quand il a photographié Emmanuel Macron pour Le Monde et Libération. Le président incarne pour Théo ce nouveau rapport de force entre le politique et l’image : « On était trimballé de spot en spot, sans jamais pouvoir bouger à notre guise. » Sa réponse lors d’une visite à la prison des Baumettes : se baisser presque au sol, cadrer en contre-plongée, et isoler une image « très cinématographique » du président entouré de képis. Résister aux images qu’on veut vous donner, c’est aussi ça, le photojournalisme !



Il y a aussi la rencontre avec Angèle, la chanteuse belge. Recommandé par le collectif (LA)Horde pour shooter le clip de la star en pleine nuit à Marseille, il enchaîne vingt-huit heures de travail d’affilée. « Angèle est une star, il y avait Apple dans le coup, (LA)Horde faisait la réalisation, Chanel les fringues, une grosse équipe, et tout devait être tourné dans la nuit, en plein Marseille et sous la pluie ! » raconte Théo. « Angèle se retrouvait à danser avec un petit débardeur et elle refai- sait les scènes autant de fois que nécessaire : une vraie star. » C’est ça qu’il aime dans son métier, « passer d’un monde à l’autre, être happé par des univers dans Alesquels [il] ne serai[t] jamais entré [s’il] n’étai[t] pas photographe. »
Après ça, qui rêverait-il de photographier ? « Keith Richards ! » s’exclame-t-il. Dans la lignée de son mentor Richard Dumas, grand portraitiste du rock. Lauréat du programme Mondes Nouveaux du ministère de la Culture, il aspire aussi à immortaliser toutes les îles de Marseille, « pleines de mythes et d’histoires ». Un projet plastique au long cours, loin du tempo de la presse.Théo, profondément ancré dans le réel, est empreint d’humilité. Avec la conscience que le visible cache toujours quelque chose de plus grand que lui.

Portrait Theo Giacometti : © Melina Vernant