Sea Pop & Sun, Le soleil, au zénith…
C’est une célèbre chanson de Gainsbourg qui donne cette année le ton de l’exposition estivale de la Fondation Carmignac. Andy Warhol, Roy Lichtenstein, Marjorie Strieder, Duane Hanson ou encore Martin Parr nous entraînent dans un univers où les activités balnéaires sont le miroir d’une société en pleine mutation et où « libération » rime très souvent avec « surconsommation ». Au-delà du bain de fraîcheur populaire, se dessine une réflexion plus profonde et plus vaste sur le caractère éphémère de l’hédonisme Sixties et sur ses limites. Alors on sort sans complexe la crème solaire et les guitares wah-wah, pour une plongée électrisante dans le pop art des années 1960-1970.
L’esprit plutôt que la lettre
Précisons-le d’emblée, la curation de l’exposition, magistrale, assurée par Anna Karina Hofbaeur et Dieter Buchhart, a préféré privilégier l’esprit à la lettre. Des œuvres contemporaines côtoient des expérimentations d’époque, les Européens tutoient les Américains sur les cimaises, mais un fil rouge subtile lie les œuvres entre elles, comme si sourdait, entre les murs, une indiscutable hérédité. C’est là que l’on voit l’influence du travail de collectionneur d’Edouard Carmignac,qui a lui-même traversé les Sixties aux États-Unis, habitué qu’il était du mythique studio 54. En effet, il y a comme une reconnaissance instinctive des survivances pop art dans les acryliques de Keith Haring de la fin des années 1980 ou les maquignonnages de Jeff Koons (bon, ce jugement de valeur à l’emporte-pièce n’engage que nous…) des années 2000. Le fait est que l’on se croirait vraiment plongé dans la Californie d’une autre époque, grâce à une scénographie discrète mais toujours extrêmement pertinente. La bande son de l’exposition (les Kinks, les Beatles, Otis Redding, The Mamas & the Papas, Aretha Franklin, Lesley Gore et pour finir, Bob Dylan, apôtre de la révolution culturelle avec The Times They Are Changing) y est pour beaucoup dans le sentiment d’immersion, mais les éléments de décors qui jouent astucieusement des couleurs et des matières y contribuent tout autant.


Mise en abîme balnéaire
À vrai dire, la situation particulière de la fondation contribue elle-même à ce voyage dans le temps et l’espace. Au départ d’Hyères, la navette qui nous conduit à Porquerolles commence notre transformation en estivant va-nu-pieds qui, s’il en avait, devrait de toute façon retirer ses chaussures en entrant dans l’espace muséal. On ne parvient aux salles d’exposition qu’après avoir traversé le petit port de plaisance de l’île, longé la plage de la Courtade et arpenté les jardins (toujours superbes et habités d’œuvres monumentales très fortes) de la fondation, si bien que l’on se sent à la fois spectateur et sujet de l’exposition. C’est une ambivalence assez unique qui nous pousse à considérer les œuvres avec un regard particulier, débarrassé d’une certaine distance guindée. Le vernis rouge sur saturé du gros orteil de la photographie de Martin Parr, c’est peut-être le nôtre… et franchement, on a croisé le sosie du Surfer hyper réaliste de Duane Hanson 300 mètres plus bas !
Modernité vintage
L’exposition se clôt d’ailleurs sur des salles qui justifient le mélange des époques en exposant des œuvres d’une actualité indiscutable. Le dernier espace, intitulé « Respect », revient sur les grandes heures de la révolution sexuelle. Nudité féminine avec le corps comme lieu de revendication politique (Evelyne Axell), priapisme homosexuel triomphant et joyeux (Keith Haring), mais aussi remise en question de la réification des femmes dans l’imagerie consumériste de l’époque, clôturent notre voyage, bouclant la boucle tout en laissant malgré tout bien des questions en suspens. À ce titre, elles ont beau être diamétralement opposées en termes de parcours scénographique, l’œuvre de Théo Mercier C Clock, sculpture minérale mergeant fossiles d’ammonites, bouées, pneus et barres métalliques de béton armé, et le panneau mobile de Martial Raysse, Faire et défaire Pénélope, That’s the Rule (qui reprend le mythe de Pénélope devant sans cesse saboter sa tapisserie en attendant le retour d’Ulysse, sous peine d’être mariée de force une fois son ouvrage achevé), dénoncent les mêmes travers de l’esprit de consommation qui dérive vers une consumation avérée. D’un côté la nature bafouée par les résidus de l’ère industrielle, de l’autre la femme morcelée, aliénée par une iconographie dominée, sous couvert de libération sexuelle, par des pulsions scopiques. Et l’estivant de repartir vers l’embarcadère avec un petit bout de L’Odyssée en tête, espérant, Ray-Ban Wayfarer au bout du nez, une traversée moins agitée que celle d’Ulysse !



Jusqu’au 1er novembre 2026 à la Villa Carmignac
Île de Porquerolles, La Courtade, Hyères
www.villacarmignac.com
© Photos : Nicolas Brasseur