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Quand Marseille fêtait Buffalo-Bill

Pour le meilleur ou pour le pire, nous n’en finirions pas d’énumérer tout ce que la culture américaine a apporté dans nos vies de Français moyens. Mais ses influences n’ont pas débuté au lendemain de la Libération – loin de là. Prenons par exemple un genre comme le western. Bien avant qu’Hollywood ne l’exporte massivement en Europe, la peinture et la littérature d’outre-Atlantique avaient déjà préparé les mentalités à une vision idéalisée de l’Ouest, jetant des ponts vers l’Ancien Monde. Elles puisaient directement dans l’histoire de cette jeune nation, avec ses colons menacés par les tribus indiennes durant leurs longues pérégrinations, ses cow-boys et ses outlaws, ses héros militaires et leurs faits d’armes souvent embellis. Parmi ces figures haut en couleurs se détache celle de William Frederick Cody, devenu pour l’histoire Buffalo-Bill. Du reste, ce personnage volontiers histrionique ne nous intéresserait guère si sa seconde vie ne l’avait amené – avec quelle pompe ! – à Marseille.

 

L’aventurier et le showman

Singulière existence que celle de William Frederick Cody, né le 26 février 1846 dans l’Iowa. Successivement convoyeur de bestiaux, chercheur d’or, messager pour une société de poste, soldat durant la Guerre de Sécession (dans le camp nordiste) et hôtelier, c’est en tant que chasseur pour une compagnie de construction ferroviaire – la Kansas Pacific – qu’il va gagner son fameux surnom. Là, entre 1867 et 1868, il va s’illustrer par son adresse à la carabine, tuant à lui seul près d’un millier de bisons. On le retrouve un peu plus tard dans l’armée, comme éclaireur sous les ordres du général Custer : il participera même à la célèbre bataille de Little Big Horn (1876) qui vit l’écrasement par les Sioux des troupes américaines. Ned Buntline, un journaliste passionné par les romans de Fenimore Cooper, s‘intéresse alors à la vie tumultueuse de Cody qu’il entreprend de raconter avec succès dans ses colonnes. C’est lui qui va lui suggérer de faire un spectacle avec ses aventures. L’idée va faire son chemin jusqu’à la concrétisation, en 1883, du Buffalo-Bill Wild West Show. Pendant trois heures les spectateurs assistent ainsi aux différents moments de la conquête de l’Ouest. Le succès est tel que la troupe de Cody, après avoir sillonné tout le territoire américain, entreprend une tournée européenne en 1887. Londres en sera la première étape, mais aussi Paris, Lyon et Marseille en 1889 : elle y reviendra triomphalement seize années plus tard. Après quoi, Cody se retirera progressivement des affaires et mourra, à peu près ruiné, en janvier 1917 dans le Colorado. Sa légende n’allait que croître après sa mort, notamment grâce au cinéma, relais obligé des nombreux livres et articles écrits sur Cody de son vivant. Il sera ainsi le sujet de quatre films, dont « Buffalo-Bill et les Indiens » de Robert Altman (1976), avec Paul Newman dans le rôle éponyme.

 

La tournée marseillaise de 1905

C’est une véritable armée qui arrive à Marseille, fin octobre 1905, au terme d’une tournée dans 113 villes françaises. 800 hommes et 500 chevaux, acheminés par 3 trains spéciaux – 52 voitures en tout – déboulent ainsi sur le terrain militaire du boulevard Rabatau (futur Parc Chanot) avec des milliers de piquets et de poteaux. Pourtant, en quelques heures, les tentes, le réfectoire et le chapiteau sont montés, prêts à accueillir tant la troupe que le public. D’innombrables affiches et cartes postales ont précédé la venue du Wild West Show et toute la presse locale a été conviée à sa présentation. Chaque jour, ce sont 600 kgs de viande, 500 kgs de pain, 400 kgs de patates, 300 litres de lait et 75 kgs de café qui sont consommés sur « le pré de Buffalo-Bill ». Quant au spectacle proprement dit, il débute le 1er novembre pour s’achever 12 jours plus tard, à raison de deux représentations quotidiennes. Le cérémonial est à peu près toujours le même. Un orchestre joue des airs américains pour chauffer la salle, puis entrent les cavaliers pour la parade générale. Indiens, cow-boys, Cosaques, Mongols, Bédouins et même hussards Français : ils viennent du monde entier et symbolisent la jonction entre l’Orient et l’Occident. Arrive enfin le héros, Buffalo-Bill en personne sur son blanc destrier, pour une démonstration de tir d’adresse avec d’autres fines gâchettes. Il y a aussi les tableaux vivants qui inventent la mythologie de l’Ouest : attaque de convoi, riposte américaine, dernier combat de Custer, duel de Cody avec un chef indien. Parfois, un orage s’abat sur le chapiteau, mais sans entraver le bon déroulement du spectacle. A la fin de chaque séance, un tramway spécial ramène le public vers le centre-ville.

 

Il revient

A la fin de la tournée de 1905, une grande partie de la troupe du Wild West Show va s’éparpiller un peu partout dans le monde. Ne restent à Marseille qu’environ 200 hommes pour entretenir le matériel déployé. C’était, bien sûr, le signe d’un retour attendu de Cody et de son spectacle. En février 1906, une soixantaine d’hommes et 149 chevaux sauvages – ils seront dressés sur place – débarquent à Marseille pour reconstituer le show. Cody, quant à lui, attend le 26 février, jour de son 60eme anniversaire, pour faire son retour triomphal dans la cité phocéenne. Les 4 et 5 mars, quatre nouvelles représentations sont données sur le même emplacement. Mais le public marseillais, quoique fidèle au rendez-vous, a déjà la tête dans la grande exposition coloniale qui doit débuter un mois plus tard. Aux mustangs vont bientôt succéder les dromadaires et les éléphants. Le Wild West Show plie bagages et met le cap sur l’Italie puis l’Autriche et l’Allemagne où d’autres contrats l’attendent. Il ne reviendra plus jamais à Marseille. On raconte que quelques Indiens de sa troupe, séduits par la douceur méridionale, choisirent de finir leurs jours ici. Mais c’est peut-être à mettre sur le compte de sa légende.

 

Pour conclure

En 1907 un jeune homme de 24 ans, Jean Hamman (devenu Joe à l’écran), commence à tourner des petits westerns bon marché dans la région parisienne puis en Camargue. Là, il se lie d’amitié avec Folco de Baroncelli, poète et éleveur de taureaux. Trois ans auparavant, Hamman a rencontré Buffalo-Bill au Nebraska puis l’a revu dans le Midi, décrochant ainsi un emploi dans sa tournée française. Ses films, qui s’inspirent directement des tableaux du Wild West Show, vont séduire le public français jusqu’en 1914. Devant sa caméra, les manadiers de Baroncelli  se transforment  en cow-boys et en Indiens, jouant leurs rôles avec conviction. De là va naître aussi le personnage du « gardian ». En France, la Grande Guerre allait porter un coup d’arrêt à ce genre populaire. Tandis qu’aux USA, le western allait peu à peu prendre son essor. Certains chuchotent même qu’Hollywood aurait largement copié les films de Joe Hamman. Mais ceci est une autre histoire.

NB : Pour rédiger cet article, nous nous sommes en partie appuyés sur le catalogue de l’exposition « Buffalo-Bill à Marseille », organisée en 2008 par le Musée d’Histoire de Marseille.