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Ali Rakib, l’étoffe d’un aventurier

  • Interview
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dimanche 14 juin, 2020
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de Céline Bouchard
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Aujourd’hui enseignant, formateur et consultant, Ali Rakib est surtout un incroyable globe-trotter en quête des patrimoines immatériels et de leur sauvegarde. Les étoffes créées à travers le monde et la pérennité des savoir-faire sont les fondamentaux de sa recherche perpétuelle. Ainsi, il est devenu le sourceur des textiles rares, l’homme indispensable des grandes maisons de la mode et de la décoration. Il vient aussi d’être choisi par la Maison Mode Méditerranée pour être le gourou de la prochaine édition du festival OpenMyMed 202.

TM : Pourquoi un homme qui a parcouru le monde à la recherche de ses étoffes perdues se pose-t-il un jour à Marseille précisément ?

AR : Ce fut à l’origine une rencontre inopinée, avec Maryline Vigouroux, fondatrice de la MMM, lors d’une conférence que j’ai donné à Marseille sur les Patrimoines Immatériels à l’école de mode IICC (Institut International de Création et de Couture). Nous nous sommes ensuite revus, avec Jina Luciani, la présidente, et Coralie Martini, chef de projet mode et communication de la MMM. Elles m’ont présenté à Anissa Aida, lauréate du prix OpenMyMed l’année précédente. Cet échange fut très riche de partage de passions mutuelles, culturelles, patrimoniales, et de valeurs entrepreneuriales. Nous avons donc choisi de travailler ensemble au service des lauréats du futur prix 2020.

Et puis Marseille, j’y venais déjà volontiers auparavant, et j’y retourne souvent, sans autre raison que le plaisir de me perdre dans ses ruelles, l’immersion dans ce creuset des cultures, riche de 3000 ans d’histoire ancrée dans ses murs… Marseille est une ville riche de sa situation géographique, qui en fait le centre de gravité des cultures afro, euro, et orientales. Elle est aussi riche de ses paradoxes, il m’a fallu plusieurs séjours pour commencer à l’aimer si fort…

TM : D’où vient votre envie de vous interroger sur les savoir-faire artisanaux, plus précisément sur les tissages ?

AR : Ce fut au départ de l’opportunisme économique. La mission que je m’étais donnée pour but dans ma vie ; c’est la sauvegarde des patrimoines immatériels de l’humanité. Pour se faire, il faut créer de l’autonomie financière au profit de ceux qui sont dépositaires de ces patrimoines, traditions, us et coutumes. J’ai donc étudié les modes de vie les plus pérennes autour du monde, durant une observation anthropologique qui m’a demandé 4 ans. J’en suis arrivé à la conclusion que le textile était le métier le plus répandu dans le monde, et le moins tabou pour les femmes, qui sont souvent victimes de misogynie dans les secteurs professionnels… Et il me semble idiot de mener ce projet sans y mettre au centre de ma stratégie ces techniciennes, mères, sœurs, épouses, qui représentent la moitié de l’humanité, et sont souvent les seules à maintenir vivants les dialectes, les danses, les chants, les rituels médicaux, et tous ces patrimoines (matrimoines devrions-nous dire, du coup) tandis que les hommes se retrouvent en ville ou dans des pays pourvoyeurs d’emplois ouvriers. Ce choix purement utilitaire est ensuite devenu une vraie passion, en cours de route, au fur et à mesure de mes découvertes et des rencontres humaines.

Je pense que de toutes manières, peu importe les cheminements que ma vie aurait pris durant mon adolescence, j’aurais de toutes façons été réorienté vers les savoir-faire car ma maman était brodeuse, ce qui lui a permis de s’en sortir après le tremblement de terre d’Agadir ou, enfant, elle a dû apprendre à se débrouiller seule par le travail de la broderie Tiraz ; et mes racines sud-marocaines ont toujours été nomades, en mouvement permanent, avec un minimum d’attachements matériels, pour une pleine reconnaissance des patrimoines immatériels de l’humanité et de leurs transmissions intergénérationnelles et intertribales. Tout cela, on me l’enseigne depuis mes premiers jours.

TM : Quel est votre rapport à la Mode, qualifiée souvent d’éphémère, vous qui vous penchez sur la pérennité ?

AR : Ayant grandi dans un quartier populaire français, il m’a très vite fallu apprendre à me distinguer par principe. Me distinguer de l’autre, celui que l’on montre, étymologiquement dit ; « le monstre ». Il pouvait s’agir d’un skinhead, d’un hardos, d’un fils à papa, peu importe ; je n’appartenais pas à « ces gens-là », mais uniquement à mon clan. Ces reflexes sociaux nous ramènent à notre mémoire génétique, qui nous rappelle le besoin d’appartenance à sa horde primitive. (Boris Cyrulnik l’explique mieux que moi). La vie m’a fait sortir de ma forêt d’immeubles pour découvrir d’autres mondes, et d’autres modes. Modes de vie, modes de pensées, et modes vestimentaires. La mode a toujours existé, depuis la préhistoire ; nous retrouvons dans des sépultures néanderthaliennes des traces de peintures corporelles à l’ocre, et des tatouages ; les premiers homo-sapiens étaient de vraies fresques vivantes. Je n’ai donc aucune culpabilité à participer de la richesse du milieu de la mode, j’en suis même au contraire fier et honoré.

Ce qui me perturbe à notre époque, ce n’est pas la mode en elle-même, mais l’artificialisation de son obsolescence. Comment pouvons-nous, sans honte, faire appel aux plus grandes imaginations créatives de la planète, que sont les DA du luxe, pour finalement faire échoir leur travail artistique et celui de leurs talentueuses équipes à seulement 3 mois d’échéance ? Cette mode me déçoit, et je la combats chaque jour par mon travail de transmission de savoir à des étudiants et de conseil aux entreprises, pour leur apprendre à reconnaitre un patrimoine immatériel et le respecter, et les motiver dans la réorganisation de leur système décisionnel, à mon gout trop dépendant des pouvoirs d’actionnaires éloignés des réalités du terrain.

TM : Quel sera votre rôle au sein de la Maison Mode Méditerranée ?

AR : Initialement, il était prévu d’inculquer aux 13 lauréats sélectionnés les bases de la préservation des patrimoines immatériels de l’humanité, et de la Responsabilité Sociétale des Entreprises ; tout en gardant l’ADN artistique et créatif qui fait la beauté du bootcamp marseillais de 5 jours en Juin 2020, le MMM Fashion Academy. Puis vint le covid19, et après consultation, nous avons finalement choisi de reporter le Bootcamp à 2021, et de remplacer ces cinq jours intensifs in-situ en trois mois d’accompagnement online des lauréats pour leur donner les clés de la survie économique de leur structure, du conseil en pilotage stratégique en temps de crise, un sourcing éclairé des matières éco-responsables malgré une perte de budget, l’imagination de nouveaux modèles économiques pour une réadaptation contextuelle, et espérer tous les retrouver en forme et opérationnels en 2021. Les statisticiens de la mode prédisent le dépôt-de bilan de 50% des jeunes marques de mode d’ici la fin de l’année ; nous nous fixons pour objectif de tous les aider, peu importe le scenario qu’ils traverseront.

Maison Mode Méditerranée
www.m-mmm.fr

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